Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 23 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 10 mai 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 3ème chapitre ("Le marronage") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, laisse ses camarades dans « un établissement » et grimpe « une formidable masse rocheuse », mais effectue une chute…

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« Ces arbres bienfaisants, qu’il cherchait avec angoisse, (…) s’offrirent à sa vue tout chargés de fruits ».

Il en fut un moment si affecté qu’il lui prit envie de rebrousser chemin, comme il le pourrait, et de rentrer à l’établissement ; mais la pensée des sévices du maître remonta tout à coup son courage. Il se leva, regarda autour de lui ; et voyant un endroit praticable, il reprit la montée, gagna une espèce de sillon creusé par l’avalasse...

Bientôt il était sur une des crêtes sourcilleuses des Salazes. Certes il eût bien désiré alors pouvoir se reposer un peu ; mais il n’avait encore rien pris depuis la veille, et son estomac, excité par le jeûne autant que par la fatigue et l’air vif de la montagne, demandait impérieusement à manger.

Obligé donc — n’ayant aucune provision — de chercher de quoi l’apaiser avant tout, force lui fut de ne point s’arrêter ; et, chemin faisant, il regardait de tous côtés s’il ne verrait pas un de ces arbres fruitiers qui croissent naturellement et sans culture même dans les lieux les plus ingrats de l’île. Mais il ne rencontrait sur son passage que des fraises ou des framboises, ce qui ne faisait que l’affamer au lieu de calmer son besoin de nourriture.

La faim le tourmentait, l’affaiblissait. Il commençait à craindre de ne pouvoir plus marcher, de tomber d’inanition dans un tel endroit, lorsque, après avoir gravi assez péniblement une petite élévation, il arriva dans un bas-fonds, où plusieurs de ces arbres bienfaisants, qu’il cherchait avec angoisse, tels que des dattiers, des goyaviers, des bananiers, des vavanguiers, s’offrirent à sa vue, tout chargés de fruits.

Il va sans dire que sa joie fut grande autant que son empressement à cueillir, à

manger de ces fruits. Mais à peine en eut-il dévoré quelques-uns avec toute la gloutonnerie de sa faim, qu’il entendit d’éclatants aboiements partir non

loin du lieu où il était :

—  Des détachements, pensa-t-il avec effroi ; et aussitôt il quitta le verger sauvage et se mit à fuir du côté opposé... C’était en vain et trop tard ; les chiens qui aboyaient l’avaient senti ; et, suivant sa trace, ils ne tardèrent pas à l’atteindre.

(à suivre)


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