Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 25 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 24 mai 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici le début du 4ème chapitre ("La caverne") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", laisse ses camarades dans « un établissement » et après une chute il échappe à des chiens de chasseurs de marrons…

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« Un grand trou noir se montrait au ventre du morne et à la naissance du plateau ».

Notre pauvre marron vivait. Le ciel, en l’épargnant, avait fait servir sa chute même à son salut.

À l’endroit où elle eut lieu, la montagne était d’un aspect épouvantable : élevée à une hauteur de plus de deux mille mètres, elle surplombait sur elle-même, et ne présentait de la tête au pied que des masses et parties fuyantes, détachées, inaccessibles. Aussi, les chasseurs s’étaient-ils retirés avec la persuasion que leur gibier humain, le Câpre, s’y était infailliblement tué !

Mais en tombant, celui-ci, par un mouvement machinal, instantané, porta ses mains contre le morne. Il eut le bonheur de s’accrocher à une de ces grosses lianes qu’on y voit quelquefois pendre comme des cordages le long du bord d’un navire.

Elle était longue. Il s’y laissa affaler doucement, et arriva ainsi sur une espèce de plateau, coupé vers le milieu de la masse générale.

Il était sauvé. Il ne le croyait pas. Aussi bien d’en haut les détachements pouvaient encore, dans leur malice, envoyer à sa poursuite quelques roches homicides. Il chercha aussitôt à se cacher.

Un grand trou noir se montrait au ventre du morne et à la naissance du plateau. Il y mit la tête. C’était une caverne spacieuse. Il y pénétra sans pouvoir rien distinguer d’abord. Mais bientôt l’obscurité s’éclaircissant, il s’arrêta soudain.

Que vit-il ? Une jeune femme blanche assise dans un coin et tenant dans ses bras un enfant mulâtre à qui elle donnait son sein !

Interdit à cette apparition si étrange, il resta immobile ; et, doutant de la réalité, ouvrant de grands yeux pour mieux voir, obsédé de mille craintes de blancs et de fantômes, il n’osait ni avancer ni reculer, il était comme pétrifié, quand la jeune femme, tout occupée de son enfant et sans lever la tête, articula d’une voix douce :

— C’est toi, Frême ?...

À cette demande, le Câpre, encore plus troublé, marmotta, sans rien répondre, quelques monosyllabes inintelligibles.

(à suivre)


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