Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 26 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 31 mai 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 4ème chapitre ("La caverne") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", laisse ses camarades dans « un établissement », échappe à des chiens de chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (…) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et qui lui pose une question qui le surprend : « C’est toi, Frême ? »...


—  Ah ! mon ami, continua la jeune blanche ; tu as bien tardé aujourd’hui... J’ai entendu des chiens aboyer... J’ai pensé aux détachements, et j’ai craint pour nous...

Ces derniers mots éclairèrent l’intelligence du Câpre, qui, ne se croyant plus en proie à une vision, ni dans un refuge de chasseurs, revint de sa stupeur et répondit avec le plus de calme qu’il put :

—  En effet... il y a aux environs des chiens et des détachements... mais le Bon Dieu... est là aussi...

Puis il ajouta, non sans hésitation :

—  Je ne suis pas Frême, Madame ...

À cet aveu, la jeune femme tressaillit, leva la tête et regarda le Câpre d’un air si plein de stupéfaction, que celui-ci chercha aussitôt à la rassurer et dit :

—  Ne craignez rien, Madame, je suis un pauvre marron, poursuivi par ces chiens que vous avez entendus, j’ai manqué pied, je suis tombé ici... Je ne cherche à faire aucun mal... Je cherche seulement un gîte...

La jeune femme, à ces paroles, passa la main sur son front, comme pour essuyer son trouble, en disant avec une certaine honte candide :

—  Ah ! vous m’avez bien fait peur !

Un grand jeune nègre, à la tête martiale, à la cheville mince, au corps souple et agile, venait d’entrer dans la caverne.

—  Qu’est-ce que c’est ? Qui te fait peur, Marie ?, dit-il en se précipitant vers la jeune blanche et sans apercevoir le Câpre debout auprès d’elle.

—  Non ! j’ai eu peur mal à propos, mon ami, reprit-elle en paraissant aussi rassurée que contente de le voir ; et désignant le Câpre, elle ajouta :

—  C’est un pauvre marron qui est entré ici pour se cacher avec nous.

Le Câpre balbutiait quelques mots d’excuse.

—  Ah ! fit le grand noir, en regardant l’autre d’un air étonné ; mais comment diable êtes-vous arrivé ici, frère ?

(à suivre)


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