Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 27 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 7 juin 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 4ème chapitre ("La caverne") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", laisse ses camarades dans « un établissement », échappe à des chiens de chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (…) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et il est rejoint par « un grand jeune nègre », qui lui demande : « mais comment diable êtes-vous arrivé ici, frère ? »...


—  Eh bien ! répondit le Câpre avec une sorte de naïveté ; quand la coquille chauffe trop, frère, on la quitte... Le maître est méchant, j’ai quitté l’habitation du maître, et j’ai pris le chemin des Salazes et des marrons. Mais, rendu là-haut sur la montagne, ayant faim, je me suis amusé à casser quelques goyaves, et je n’en avais pas seulement mangé deux que les détachements sont venus... Attaqué par leurs chiens, j’ai voulu me défendre, me sauver ; le mal, c’est qu’en reculant, je n’avais pas les yeux derrière, et, tout d’un coup, j’ai senti la terre manquer... C’était le précipice... Heureusement il y avait là un cordage de liane que j’ai saisi, il m’a conduit ici.

— C’est avoir du bonheur ! dit Frême en secouant la tête. Il y a plus de douze lunes que nous sommes ici, et vous êtes le premier, frère, que nous voyons dans notre caverne ; car il n’y a chemin, ni par en haut, ni par en bas, et il faut un coup du hasard, vraiment, pour arriver ici... Mais, frère, vous êtes fatigué, vous avez faim ! Asseyez-vous là sur ce banc... Nous mangerons quelque chose ensemble.

Ce disant, il tira de sa bretelle, espèce de havresac, quelques fruits qu’il venait de cueillir ; et Marie, ayant posé, sur une natte étendue à côté d’elle, son enfant qui dormait, alla chercher des bananes grillées, des patates douces et une salade de chou palmiste qu’elle avait préparées...

Bientôt, assis en cercle à la manière arabe, les deux noirs et la femme blanche effectuaient le repas frugal, et la conversation continua.

— Les maîtres sont donc toujours méchants, dit la jeune femme en s’adressant au Câpre comme pour le plaindre.

— Toujours, Madame. Si ce n’est pas eux, c’est leurs représentants, et ça revient au même pour les malheureux esclaves à qui l’on n’épargne rien en fait de misère et de tourments. On ne fait pas seulement que de les mal nourrir, de les charger de travail ; il y a des maîtres, dont vous avez entendu parler sans doute, et qui, tels que le mien, leur coupent le corps à coups de rotin, comme à coups de coutelas..., qui les chargent de chaînes et les font mourir à petit feu au courbari et dans les cachots..., qui leur cassent les os d’un membre sans regret, leur brûlent la figure avec des tisons, la leur écrasent à coups de pieds..., qui leur font cracher au visage par toute une bande, avaler tout ce qu’il y a de plus sale au monde, arracher les cheveux, les dents, couler de l’huile bouillante dans la bouche...

(à suivre)


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