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Culture et identité

"Les Marrons",
de Louis-Timagène Houat — 28 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 14 juin 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 4ème chapitre ("La caverne") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", laisse ses camarades dans « un établissement », échappe à des chiens de chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et il est rejoint par « un grand jeune nègre » (Frême), qui lui décrit les violences des « maîtres toujours méchants »...

— Assez ! assez ! s’il vous plaît ! s’écria la jeune blanche en témoignant la plus vive horreur.

—  Je comprends, Madame, reprit le Câpre, je comprends que ça vous indigne et vous fait mal, parce que vous êtes bonne ; mais pourquoi tous les blancs ne sont-ils pas de même ? Ils ne croient pas que nous souffrons ; et, si par hasard nous allons nous plaindre à ceux qui jugent, ils ferment les yeux, ils se bouchent les oreilles et nous chassent comme des menteurs et en nous traitant de mauvais sujets. Ah !c’est bien triste, allez, Madame, et je ne sais pas quand le bon Dieu fera finir ce maudit métier de noir esclave, métier qui ne doit pas exister même en enfer... On dit cependant qu’il y a beaucoup de blancs en Europe qui s’occupent de notre misère, qui plaident notre liberté, et que cette liberté qu’on nomme

émancipation ne va pas tarder à venir...

—  Quel bonheur ! dit vivement Marie ; au moins l’on ne verra plus tant de choses injustes !...

—  Moi, dit Frême avec incrédulité, je n’espère pas cela. Il y a longtemps que je l’ai entendu dire, et c’est toujours à venir ; ça n’arrive jamais. Les blancs sont les blancs. Ils pensent, ils travaillent pour eux. Les noirs sont leur bien, leurs esclaves. Ils ne sont pas près d’avoir l’envie de les rendre libres.

S’il y en a quelques-uns qui ont pitié de ce qu’on fait aux noirs, il y en a beaucoup d’autres qui font voir et qui trouvent que c’est bien ; que nous sommes heureux comme nous sommes et bons seulement à être mis en cage, à être enchaînés toute la vie.

Ils se soutiennent entre eux, les blancs, ils sont forts, ils sont riches, ils plaident et gagnent notre esclavage avec l’argent même de notre esclavage ; et outre cet argent qu’ils ont à dépenser contre nous, ils font valoir encore la couleur, la domination, les navires ; ils font parler tout ce qui vient de notre travail, le sucre, le café, le cacao, le coton, le poivre, le girofle, la muscade.

Allez-donc en sortir ! Avec ça sommes-nous à côté de l’Europe ? Une mer grande et longue nous sépare, et l’on a là-bas bien des choses à penser avant nous, qu’on ne voit pas, qu’on ne connaît pas, et contre qui on peut tout croire. On s’occupera de ce qui est près, et l’on nous oubliera parce que nous sommes loin. On s’occupera de bois et d’animaux. On ne s’intéressera pas à nous.

On fera des lois, comme on fait ici dans l’île, pour la conservation des plantes, des poissons, des chevaux, des chiens et des oiseaux ; on n’en fera pas pour notre conservation, pour l’adoucissement de notre sort ; on n’en fera pas pour notre liberté...


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