Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 30 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 28 juin 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici le début du 5ème chapitre ("Le négrillon") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", laisse ses camarades dans « un établissement », échappe à des chiens de chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et il est rejoint par « un grand jeune nègre » (Frême) ; il leur demande leur histoire...

Frême n’avait conservé qu’une idée confuse de ses parents, de sa patrie. Enlevé fort jeune encore de l’Afrique, où il naquit, il ne portait à la figure ni sur le corps aucune marque de tatouage, marque distinctive de caste en usage dans ce pays, et il ignorait de quelle patrie, de quelle peuplade ou tribu africaine il était. Seulement il se rappelait, comme la réminiscence d’un rêve lointain, que son père devait être un chef de guerriers, qu’il avait toujours des plumes brillantes fichées en panache dans ses cheveux crépus, et que ce fut à la suite d’une surprise nocturne et dans un combat affreux que lui, Frême, il fut saisi par l’ennemi et séparé de sa famille.

Vendu d’abord à des Portugais, il fut conduit dans un de leurs comptoirs de la côte de Mozambique, et au bout de quelques mois, revendu à des traitants étrangers, qui l’embarquèrent sur un navire avec d’autres noirs qu’ils avaient achetés sur cette même côte. Mais la traite n’était plus protégée, encouragée par des primes gouvernementales ; et pour l’extirper, au contraire, la France, d’accord avec l’Angleterre, avait des croisières dans l’Atlantique et la mer des Indes.

Or, le négrier qui portait Frême fut découvert ; et, chassé par une corvette française, il fut bientôt pris et amené à l’île Bourbon, où il devint, ainsi que sa cargaison de victimes, la propriété de l’État. Ce fut un bonheur pour Frême. Il ne pouvait trouver un meilleur maître.

Les personnes qui ont visité la colonie ont pu remarquer, sur la rive gauche de la rivière, au pied de la colline, à Saint-Denis, et distant de cette capitale comme la butte Montmartre l’est de Paris, un endroit tout à fait pittoresque et qu’on nomme la Petite-Ile. On le voit de la mer. Il est sur une éminence ; et, sans parler des arbres qui l’égayent de mille manières, une infinité de petites cabanes proprement faites, couvertes de feuilles de vétyver ou de latanier, s’y montrent à l’envi, entourant, avec ordre et gentillesse, une jolie maisonnette qui, rebâtie depuis, couverte en bardeaux et peinte de diverses couleurs, s’élève élégante et détachée au-dessus des autres comme une petite chapelle coloriée.

(à suivre)


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