Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 32 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 12 juillet 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 5ème chapitre ("Le négrillon") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", laisse ses camarades dans « un établissement », échappe à des chiens de chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et il est rejoint par « un grand jeune nègre » (Frême), qui leur raconte comment il est arrivé et a vécu dans un camp d’esclaves à l’île Bourbon « sur la rive gauche de la rivière, au pied de la colline, à Saint-Denis »...

Frême était de tous les jeux, de tous les pleurs, de toutes les fêtes. On rêvait Frême. On cherchait Frême en s’éveillant. Quand on pleurait, c’était encore Frême qu’on appelait ; et Frême, à part quelques petites tapes et quelques égratignures d’un moment de colère, n’avait, de son côté, qu’à se louer de ses maîtres camarades. Ceux-ci le traitaient beaucoup plus en ami qu’en esclave.

On ne mangeait rien sans faire goûter à Frême sa petite portion ; et, participant aux repas, à toutes les friandises, bien que cela fût défendu, il participait aussi, sans en avoir l’air, aux leçons de l’instituteur, et il apprit ainsi à lire et à écrire, au grand étonnement comme au grand mécontentement de tous.

Mais le mal ou le bien était fait ; il n’y avait plus à y revenir ; c’était une chose entièrement acquise et désormais à Frême, qui devenait par là doublement précieux aux enfants du directeur ; car, outre ses amusements, il les aidait encore dans leur travail d’écolier, et ses complaisances, en ce point comme en d’autres, étaient surtout pour la petite fille, parce qu’elle était plus douce et beaucoup plus jeune que les autres.

Il taillait son crayon, ses plumés. Il faisait une partie de son devoir. Il avait mille soins, mille attentions pour elle. Il la portait, quand on allait jouer dans la cour, et la mettait sur son dos, quand il imitait le bœuf. Aussi en paraissait-elle reconnaissante et lui donnait-elle de ses bonbons, de ses caresses enfantines plus souvent que les autres !

Et l’on grandissait ; et cette habitude de se voir, de jouer, d’être ensemble, cette espèce d’amitié réciproque, innocente et si douce grandissait aussi, croissait tous les jours. Elle se montra bien plus vive encore lorsqu’il fallut se séparer.

On atteignait l’adolescence. Frême eut à prendre sa place dans l’atelier colonial, et son désespoir fut si grand de quitter la maison, qu’il fallut pour ainsi dire l’en arracher ; de même que les deux petits garçons, qui furent envoyés en France pour y être mis au collège.

(à suivre)


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