Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 35 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 2 août 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici le début du 6ème chapitre ("La jeune blanche") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", laisse ses camarades dans « un établissement », échappe à des chiens de chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et il est rejoint par « un grand jeune nègre » (Frême), qui leur raconte son parcours d’esclave dans le quartier de la Petite Ile à Saint-Denis et notamment au collège dionysien, où il devient l’ami de la fille du directeur ; mais son travail d’esclave fait qu’ils sont éloignés l’un de l’autre et cela l’attriste...

Ainsi s’écoulèrent bien des années, où, de loin en loin, à vrai dire, Frême pouvait remarquer avec bonheur qu’on ne l’avait pas entièrement oublié ; car si le hasard voulait — quoique rarement — que la jeune blanche l’aperçût, elle ne manquait jamais de lui adresser de la main un bonjour, un salut amical. Mais cette douce preuve de souvenir ne faisait qu’augmenter ses regrets, la force de cette affection indicible restée au fond de son cœur.

Il avait bientôt vingt ans ; une nuit, sortant comme à son habitude de sa cabane, il crut voir des étincelles apparaître à l’endroit même qui captivait toujours ses regards ! Il pensa d’abord que c’était l’effet d’un éblouissement, d’un vertige occasionné par la chaleur de sa tête.

Mais le phénomène continuant, surtout accompagné d’une lueur rougeâtre, il en prit aussitôt la direction, avec cette promptitude que donne une violente alarme, et ne tarda pas à se convaincre d’un malheur qui lui causa d’autant plus d’effroi, que c’était la maison même du directeur qu’il voyait la proie des flammes, qui déjà s’élevaient par une des fenêtres ! Et tout le monde dormait au camp ! Personne n’était accouru au feu ! La maison elle-même, dont toutes les issues étaient fermées, sinon les croisées d’en haut, ordinairement ouvertes, paraissait dormir en paix au sein de l’incendie !

À cette vue, comme une affreuse tempête passa au dedans de lui-même. Il oublia toute retenue, toute défense ; et, sans songer non plus à appeler du secours, ni aux dangers qu’il pouvait courir, il se mit à escalader la maison pour aller en arracher, s’il était encore possible, les habitants à la flamme ! Aussi naturellement souple et fort qu’habitué par son état à une sorte d’exercices gymnastiques, il fut bientôt, par l’une des fenêtres restées ouvertes, dans la partie de l’étage supérieur que le feu respectait encore. Il la parcourut aussitôt, en criant d’une

voix déchirante : — Sauvez-vous ! Sauvez-vous ! Personne ne répondit à ce cri d’alarme.

(à suivre)


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