Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 36 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 9 août 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 6ème chapitre ("La jeune blanche") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte « l’habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", laisse ses camarades dans « un établissement », échappe à des chiens de chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et il est rejoint par « un grand jeune nègre » (Frême), qui leur raconte son parcours d’esclave dans le quartier de la Petite Île à Saint-Denis et notamment au collège dionysien, où il devient l’ami de la fille du directeur mais leur vie les sépare ; vers la vingtaine, il est surpris par un incendie dans cette école et il se précipite pour sauver les victimes ; mais personne ne répond à son « cri d’alarme »...

Seulement, une jeune fille sortit tout éperdue de l’une des pièces du même étage

et courut pour se précipiter dans l’escalier ! Mais l’escalier n’était plus qu’un gouffre de vapeur enflammé ! Frême arrêta la jeune fille, qui s’évanouit...

Il la porta dans un fauteuil et, sans perdre un moment, car le parquet brûlait déjà sous ses pieds, il ramassa tous les draps qu’il put trouver, en fit une espèce de corde qu’il attacha au gond de la fenêtre. Puis, enveloppant la jeune fille, évanouie, dans les vêtements qu’elle avait laissés près de son lit, il la prit dans ses bras et, en peu de temps, il était hors du théâtre de l’incendie, évitant tout bruit, toute rencontre et, comme un lion emportant sa proie, fuyant avec sa précieuse charge vers sa cabane, où il la déposa...

Étendue sur une natte madagasse, à terre, la jeune fille, encore dans le paroxysme d’un profond évanouissement, respirait à peine et ne paraissait plus offrir qu’une faible lueur d’existence qui vacillait à s’éteindre. Il la dégagea, pour la soulager, la faire revenir, des vêtements dont il avait pris soin de l’entourer, et mouilla d’eau fraîche un linge qu’il passa à plusieurs reprises sur cette figure blanche, pâle, régulière, angélique, en écartant doucement les boucles de beaux cheveux noirs qui floconnaient autour...

Et dans quelle attitude, avec quel respect, il était là, lui, Frême, le jeune nègre, auprès de cette blanche vierge ! À genoux et penché vers elle, immobile et n’osant prendre haleine, il épiait son moindre mouvement, son moindre souffle. Il était comme une noire statue agenouillée, la regardant, l’admirant, l’invoquant avec une expression de joie, de tendresse, d’inquiétude ineffable !

Mais n’était-il pas devant la réalité, réalité adorable et pure de sa pensée constante, de son rêve d’enfant et d’homme ? On l’eût tué qu’il n’eût bougé de place, qu’il ne se fût séparé de cette existence, à lui mille fois plus cher que la sienne propre, et encore bien mille fois plus cher depuis le sentiment du droit bienheureux de l’avoir conquise sur la mort !

(à suivre)


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