Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 4 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 28 décembre 2012

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons". Réputé premier roman de La Réunion, ce livre avait été rédigé pour éclairer la population en France sur la condition des esclaves et les traitements imposés aux marrons de l’Empire français. Au début de son texte, l’auteur raconte comment quatre esclaves marrons malgaches quittent « l’habitation coloniale » « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. Durant leur parcours, ils font une pause sous « un énorme tamarin" et l’un d’eux, « le Sacalave », soutenu par ses amis, exprime la cause de sa révolte…

J’ai là encore, tourmentant ma tête, ce moment si horrible où l’on m’arrache de la grande terre, de cette terre où j’ai tout laissé ! Où des trafiquants rapaces me couvrent de chaînes. Et, tel qu’un ballot de coton ou de sucre, me jettent et m’arriment dans la cale d’un navire !

Ah ! comment donc, à la vue de ces odieux commencements de ma dégradation, ai-je pu comprimer, retenir les élans de ma révolte ? Comment, pour leur ravir au moins la rançon de mon esclavage, ne me suis-je pas tué, en m’étranglant sous les yeux mêmes de ces contrebandiers barbares ?

Mais ma mère ! Oui, ma mère ! La voyant enchaînée près de moi, sa vue m’a étourdi, m’a désarmé !... Force ou faiblesse, n’importe, j’ai pensé qu’il fallait vivre, sinon pour moi, du moins pour elle...

J’ai pensé qu’avec le temps d’ailleurs, je pourrais peut-être, à force d’habitude et de combats, limer ou briser ma nature, étouffer les cris de ma conscience, oublier l’indépendance, le pays, la famille, enfin me résigner, me soumettre à mon sort d’esclave !...

Hélas ! à quoi m’ont servi cette épreuve et cette longanimité du joug ?... J’ai vu ma mère tomber ensanglantée sous le fouet du commandeur,... je l’ai vue tuée, morte ! Et je n’ai pu la secourir, la venger !...

Ah ! frères, on n’est pas seulement le bœuf qui traîne la charrette... Malgré tout, il vous reste encore, quoique esclave, un sentiment, un instinct d’homme... Et cet instinct s’est réveillé chez moi avec un redoublement de cris que je ne puis rendre, mais que chaque coup de la lutte n’a fait qu’augmenter...

Et voilà, qu’au lieu de m’être assoupli, dompté, je suis devenu un véritable caïman ! Mon cœur s’est repu de tant d’aversion pour l’esclavage, et de tant de haine contre la race des maîtres, que maintenant j’en regorge ; au point, frères, d’être capable même de me venger lâchement !...

(à suivre)


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