Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 42 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 20 septembre 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 8ème chapitre ("Le vieux nègre") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un groupe d’esclaves marrons malgaches quitte leur « habitation coloniale » réunionnaise « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. L’un d’eux, "le Câpre", échappe à des chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et il est rejoint par « un grand jeune nègre » (Frême), qui lui raconte son parcours d’esclave à Saint-Denis, où il devint l’ami de la fille du directeur de son collège, Marie, qu’il épouse à Saint-Paul. Victimes d’injures racistes et de menaces, ils fuient dans les Hauts, suivis par une autre « victime du système et des préjugés coloniaux », un vieux gramoun, et ils répondent oui à son appel à partir « marrons »...

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Les Hauts de La Réunion, lieu de refuge des esclaves marrons.

— Comment marrons ! répartit le vieillard avec étonnement ; marrons, vous avec une blanche ?

— Hélas ! oui, fit Marie, qui se tenait appuyée contre Frême, on s’est fâché... on a voulu nous tuer, parce que nous sommes mariés à l’église... et nous avons été obligés de fuir...

—  Mais vous m’intéressez encore plus, mes enfants. Oh ! venez, venez partagez mon peu, oui venez avec moi ;... ce n’est pas loin ; nous serons arrivés bientôt. Et le vieillard saisit avec amitié le bras de Frême, qui le suivit avec sa compagne.

Puis il reprit en secouant la tête et tout en marchant.

—  Je comprends... je comprends... Oui, il n’y a pas que les esclaves qu’on tracasse et qui s’en vont marrons dans ce pays-ci. Moi-même qui parle, qui suis couvert de peau de cabri, dans cet accoutrement, dans cet endroit de bêtes sauvages, je suis libre... et ce n’est pas pour me vanter, j’ai le droit autant qu’un autre d’être respecté dans une ville de blancs ; car enfin, je suis soldat, citoyen français ; j’ai vécu, j’ai longtemps servi dans les armées en France, j’ai été sergent, chef de poste, et je puis montrer les blessures que j’ai reçues dans les guerres... Eh bien ! après avoir versé mon sang pour les libertés en Europe, qu’est-ce qui m’arrive dans cette île où je suis né, où je croyais mourir tranquille ?... On me met hors la loi qui protège, on veut, malgré tous mes papiers, tous mes services, toute ma liberté, me faire ôter mes souliers, me rendre esclave...

—  Vous rendre esclave ! dit Marie toute indignée. Mais qui donc ?

—  Une famille entière qui prétendait que je lui appartenais de père en fils...

—  Quelle injustice ! Et vous n’avez pas réclamé ?

—  Réclamer auprès de qui, mes enfants ? Elle avait de ses membres dans l’administration, dans la magistrature ; elle était riche, puissante ; elle était partout, et partout elle avait raison. Ainsi j’ai fermé la bouche, mais ne me suis point soumis, vous pensez bien ; j’ai quitté la ville et les blancs, je me suis fait marron.

(à suivre)


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