Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 43 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 27 septembre 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 8ème chapitre ("Le vieux nègre") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un membre d’un groupe d’esclaves marrons, "le Câpre", échappe à des chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre », où il est rejoint par « un grand jeune nègre » (Frême) ; cet esclave de Saint-Denis a épousé à Saint-Paul la fille du directeur de son collège, Marie ; victimes d’injures racistes et de menaces, ils fuient dans les Hauts, suivis par une autre « victime du système et des préjugés coloniaux », un vieillard, avec qui ils partent « marrons » et qui leur raconte son parcours de rebelle dans son pays, après avoir « longtemps servi dans les armées en France »...

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« Un pan de rocher » dans les Hauts de La Réunion, lieu de refuge des esclaves marrons.

— Et il y a longtemps de cela, grand- père ?

— Environ quinze ans ; vous étiez bien petits encore, car vous avez, je crois, tout au plus quarante ans tous les deux...

— C’est vrai, en effet !

— Et j’en avais alors cinquante à moi seul. Mais, comme vous, pour commencer, je n’étais pas fort, je n’étais pas à mon aise dans cette vie de marron ; et les combats de broussailles en Espagne, en Vendée, les bivouacs, les marches, les contre-marches et le marronnage dans la neige de Russie, après avoir perdu mon régiment, tout cela n’a pas empêché que les premiers moments que j’ai passés ici ont été d’un dur à ne pas supporter.

Le terrain ne m’était pas connu, et je ne savais où trouver à manger, où me cacher. Quand j’étais poursuivi par les détachements, je perdais la tête, je m’égarais dans les bois, dans les précipices, j’étais tout hébété, tout meurtri. Et jour et nuit j’avais l’œil ouvert, l’oreille au guet, ce qui, joint à la soif, à la faim qui me tourmentaient, me minait, me rendait à faire peur et m’aurait bientôt achevé, si par hasard je n’avais découvert le trou que vous allez voir tout à l’heure.

Alors j’ai pu me reposer, dormir un peu le soir, ramasser quelques fruits, avoir en avance quelques petites provisions : et, peu à peu, j’ai sondé les lieux, je me suis fait au métier, j’ai gagné la ruse et l’expérience qu’il faut... Aujourd’hui je suis tranquille ; je sais où prendre mon eau, ma nourriture, mes remèdes ; je sens les chasseurs avec leurs chiens du plus loin qu’ils m’approchent, et ils ne connaissent pas mon gîte...

Mais nous voilà arrivés mes enfants : vous voyez que ce n’est pas loin... Tenez, passez par ici, en peu de précaution seule ment.

Et le vieillard aida les deux jeunes gens à descendre un endroit tourmenté, capricieux, escarpé, où la masse montagneuse avait l’air de s’être cassée, déchirée en deux parts distinctes... Ils arrivèrent sur un pan de rocher qui, finissant en pointe, faisait face à un autre, mais l’abîme était entre...

(à suivre)


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