Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 5 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 5 janvier 2013

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons". Réputé premier roman de La Réunion, ce livre avait été rédigé pour éclairer la population en France sur la condition des esclaves et les traitements imposés aux marrons de l’Empire français. Au début de son texte, l’auteur raconte comment quatre esclaves marrons malgaches quittent « l’habitation coloniale » « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. Durant leur parcours, ils font une pause et l’un d’eux, « le Scacalave », soutenu par ses amis, exprime la cause de sa révolte, rappelant notamment l’assassinat de sa mère par « le fouet du commandeur »…

Il s’arrêta un moment, comme suffoqué par d’indicibles émotions ; puis il continua avec un accent plus calme :
Sans doute, les rigueurs du maître n’ont pas augmenté ; mais dites, frères, peuvent-elles être encore plus...? Y a-t-il une place sur notre corps où mettre le doigt, sans rencontrer, sans sentir le sillon du fouet ?

Je ne dis pas le chien de la maison ; c’est le camarade, l’ami du maître ; mais le cheval de selle à l’écurie n’est-il pas mille fois mieux traité que nous ?... Lui, il a des domestiques, plusieurs d’entre nous, à son service ; il se promène et se repose ; il a de l’herbe et du grain en abondance... Aussi, voyez, il est fier, altier, gras et luisant.

Mais nous, frères, n’ayant, jour et nuit, que travail, coups et misère, écorchés, maigres et affamés, nous baissons la tête, nous tremblons sur nos jambes, nous avons honte de nous montrer aux autres hommes.

Et cependant, l’on parle chaque jour de notre bien-être ! Le connaissez-vous, frères ? Où donc est-il ?

Si, profitant du moment qui nous reste pour le sommeil, nous voulons nous délasser un peu, faire quelques pas hors de l’atelier, le pouvons-nous ?

La maréchaussée n’est-elle pas là qui nous guette au coin de la borne, et qui fond aussitôt sur nous comme un loup ? Elle nous attrape, nous garrotte, nous conduit à coup de plat de sabre à la geôle, où nous passons dans un cachot le reste de la nuit ; et demain, nous voilà, de bonne heure, au poteau du grand bazar, exposés nus, fouettés jusqu’au sang ; et, après cela, balayant les rues la chaîne au cou !

(à suivre)


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