Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 51 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 22 novembre 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du 10ème chapitre ("La capture") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un membre d’un groupe d’esclaves marrons, "le Câpre", échappe aux chiens des chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte un jeune couple de marrons, « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et « un grand jeune nègre » (Frême) ; "le Câpre" leur dit qu’il doit rejoindre son grand-père. Frême l’accompagne, mais ils sont repérés par des chasseurs de marrons avec leurs chiens et Frême est tué par un coup de carabine. Un chasseur ramène aussitôt "le Câpre" chez son maître, Zézé Delinpotant, à Sainte-Suzanne ; celui-ci les reçoit et il insulte violemment le marron, qualifié de « vilain garnement ! tu me payeras cela ! … ».

S’adressant au capteur :

— Combien je vous dois pour ce mauvais singe ?

— Quinze francs, Monsieur ; et ce n’est pas cher...

— Oui ! vous trouvez cela ! Mais je ne vous donnerai que deux pièces de cent sous...

— En ce cas, je le conduis à la Police, répliqua le chasseur. L’animal sera mis en fourrière à la chaîne publique, il travaillera pour la commune, et, au bout du compte, vous verrez combien cela vous coûtera par jour avec la capture jointe. Mais en vous demandant quinze francs, Monsieur, je n’ai pas même dit assez, car le lièvre m’a donné beaucoup de mal ; comptez qu’il a été pris dans les Salazes, et qu’encore il était avec un autre qui a tué mon camarade et nos chiens. Je pourrais bien vous le faire perdre, vous le faire confisquer par la justice, en le livrant avec cette bonne note...

— Allons ! tenez, voilà vos quinze francs, et sautez la borne ! reprit brusquement le régisseur en jetant trois pièces de cinq francs au chasseur de nègres ; puis, menaçant le Câpre, il ajouta :

— Mais tu me les payeras double !

— Kaborda ! dit-il alors au commandeur noir, qui se tenait avec un long fouet à quelques pas de là. Je vous recommande ce monsieur qui s’amuse à faire le libre. Il aime le grand air, à ce qu’il paraît. Vous lui en donnerez ; et, pour commencer, en attendant que nous fassions son compte demain matin, vous le mettrez au bloc par le cou, et dans le même gîte que les autres promeneurs d’hier au soir, pour qu’il ne s’ennuie pas trop ; entendez-vous ?

(à suivre)


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