Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 53 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 6 décembre 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la fin du 10ème chapitre ("La capture") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un membre d’un groupe d’esclaves marrons, " le Câpre", échappe aux chiens des chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte un jeune couple de marrons, « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et « un grand jeune nègre » (Frême) ; "le Câpre" leur dit qu’il doit rejoindre son grand-père . Frême l’accompagne, mais ils sont repérés par des chasseurs de marrons avec leurs chiens et Frême est tué par un coup de carabine. Un chasseur ramène aussitôt "le Câpre" chez son maître, Zézé Delinpotant , à Sainte-Suzanne ; celui-ci les reçoit et il insulte violemment le marron, puis demande à son commandeur de mettre l’esclave rebelle en geôle. Le commandeur menace le prisonnier de le tuer s’il ne le suit pas et "le Câpre" lui réplique que le maître perdrait de l’argent dans ce cas. Réponse du commandeur…

—  Ah ! bah ! le maître est riche et se fiche bien de ça !

—  Oui ! si son cœur, sec pour nous, n’était pas tendre devant l’argent !...

—  Allons ! Tais-toi ! Voilà ! Ce qui te fera...

Et le commandeur ne put achever ; la porte du cachot où ils arrivaient se montrant toute fracturée ! Ouverte !

—  Ah ! bon dieu ! s’écria-t-il, tout ahuri de cette circonstance ; voyez ce qu’ils ont fait ces démons-là ! Ils ont tout cassé, brisé ! Qu’est-ce que va dire le régisseur, le maître, à présent ? C’est sur moi que tout ça va retomber !...

—  N’y a pas de fer ni de pierre... pour le cœur qui désire... pour la tête qui pense, murmura le Câpre.

—  Qu’est-ce que tu dis-là ? reprit brutalement le commandeur. Je te ferai voir qu’il y a encore du fer et de la pierre pour toi ! Allons, entre ! ajouta-t-il, en poussant

le patient dans l’intérieur du lieu maudit. Tu payeras pour tous ensemble !

En effet, trouvant le bloc où l’on avait enserré les trois Madagasses entièrement démontés, l’implacable commandeur fit peser tout son dépit sur le pauvre Câpre. Il le conduisit dans l’un des coins de l’abominable cachot, et là, il l’attacha par le col et les quatre membres, à des chaînes et des anneaux de fer cramponnés dans le mur ; et puis, comme pour couronner l’œuvre barbare, par quelque chose encore de plus révoltant, il lui dit tout en se retirant avec une figure de satyre :

—  Maintenant, Monsieur le libre, vous pouvez prendre l’air,... si ça vous dit,... faire

comme les autres...

Hélas ! faire comme les autres ! En eût-il les moyens, il n’en aurait eu ni l’envie, ni

la force ! Accablé comme il l’était le malheureux, que pouvait-il demander alors, si ce n’est un peu de repos ? Aussi, pour toute réponse :

—  Laissez-moi tranquille ! jeta-t-il à l’exécuteur, avec cette expression d’indifférence qui peint tout un état d’abattement ; et, malgré ses souvenirs irritants, ses souffrances actuelles, ses pieds saignants, son corps tout endolori, enfin sa position fatigante, incommode, presque verticale, succombant bientôt au besoin le plus impérieux, celui de dormir, il s’affaissa au milieu de ses chaînes et tomba dans ce sommeil lourd, profond, mais rêveur, agité, qui arrive à la suite d’un grand tourment, d’une grande fatigue...

(à suivre)


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