Culture et identité

"Les Marrons », de Louis-Timagène Houat — 55 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 20 décembre 2013

Dans cette chronique « Nout mémwar », voici la suite du 11ème chapitre ("Les rêves") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre « Les Marrons », au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un membre d’un groupe d’esclaves marrons, « le Câpre », échappe aux chiens des chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte un jeune couple de marrons, « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et « un grand jeune nègre » (Frême) ; « le Câpre » leur dit qu’il doit rejoindre son grand-père. Frême l’accompagne mais ils sont repérés par des chasseurs de marrons avec leurs chiens et Frême est tué par un coup de carabine. Un chasseur ramène aussitôt « le Câpre » chez son maître, Zézé Delinpotant, à Sainte-Suzanne ; celui-ci demande à son commandeur de mettre l’esclave rebelle en geôle. Enfermé, il s’endort, rêve, se sent accusé d’être coupable de ces tragédies et à son réveil il a du mal à se consoler…

Et, tout couvert de sueur, agité d’un tremblement nerveux, il tournait et retournait ces pensées tristes dans son esprit comme pour les adoucir ; mais plus elles se reproduisaient, plus elles s’assombrissaient, plus il se désolait de la position de Marie et de son enfant, qu’il se voyait dans l’impossibilité d’aller secourir. Cependant ses idées s’embrouillèrent, sa tête s’appesantit bientôt et il se rendormit...

Alors il vit Frême apparaître sur un des pics salaziens. Mais Frême avait une grandeur surhumaine, et, au lieu d’une seule blessure, il en portait plusieurs à droite et à gauche de la poitrine. Et ces blessures étaient béantes, larges et profondes, telles que des gouffres sous-marins, et lançaient, avec la force que la baleine souffle l’eau de ses narines, des colonnes de sang, qui couraient dans l’air, comme d’immenses fusées rouges, et tombaient en rejaillissant sur tous les points de l’île.

Et les habitants effrayés se sauvaient, se cachaient dans la cîme des arbres et les caves des maisons et les antres des rochers. Mais, c’était en vain, car nul ne pouvait se soustraire à ce cataclysme de sang qui tombait, qui pénétrait, qui s’infiltrait partout.

Et, à mesure qu’il imprégnait, qu’il submergeait l’île, on voyait Frême grandir, ainsi que ses blessures et les colonnes sanguines qu’elles lançaient... Bientôt tout le pays ne fut plus qu’un vaste lac de sang agité par une multitude d’hommes qui se débattaient à la surface...

Frême avait disparu comme un arc-en- ciel. Mais à l’endroit même où il s’était montré, sortit une femme blanche, belle, magnifique, avec les traits de Marie, avec un enfant à la mamelle. Et cette femme éleva l’enfant au-dessus de sa tête, ainsi que le prêtre le fait à l’hostie, et incontinent, tous ceux qui se débattaient dans le lac de sang prirent la couleur de l’enfant, laquelle était un mélange de noir, de blanc, de jaune et de rouge, à peu près semblable a celle de certains orientaux ou mulâtres.

(à suivre)


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