Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 57 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 3 janvier 2014

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici le début du 12ème chapitre ("L’évasion") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un membre d’un groupe d’esclaves marrons, "le Câpre", échappe aux chiens des chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte un jeune couple de marrons, « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et « un grand jeune nègre » (Frême) ; "le Câpre" leur dit qu’il doit rejoindre son grand-père. Frême l’accompagne mais ils sont repérés par des chasseurs de marrons avec leurs chiens et Frême est tué par un coup de carabine. Un chasseur ramène aussitôt "le Câpre" chez son maître, Zézé Delinpotant, à Sainte-Suzanne ; celui-ci demande à son commandeur de mettre l’esclave rebelle en geôle. Enfermé, il s’endort, rêve, puis il est réveillé, « retiré de ses chaînes et conduit devant le régisseur » ; et l’auteur évoque « les trois autres malheureux »…

Nous avons déjà parlé, dans notre récit, du bloc ou courbari. Nous serons obligé d’en reparler une fois encore pour l’évasion de nos trois Madagasses. Le bloc ou courbari, avons-nous dit, est un instrument de supplice composé de deux gros madriers. Ils sont faits du bois le plus lourd, et posés longitudinalement et de champ l’un sur l’autre.
Le madrier inférieur est attaché à demeure par des crampons de fer dans la muraille du cachot, tandis que l’autre, qui vient sur celui-ci, y forme d’un bout une articulation mobile par le moyen d’une forte charnière ; et de l’autre bout, ayant un piton de fermeture, il se lève, se baisse et se cadenasse à volonté. C’est absolument la figure en grand de l’ancien pied de roi de l’ouvrier fermant sur lui-même par le milieu.
Seulement, tout le long des deux parties qui s’adhèrent, se trouvent pratiquées des entailles qui, semi-circulaires, se correspondent de manière que lorsqu’elles se réunissent et que le bloc se ferme, on y voit des trous ronds et percés de distance en distance sur toute la longueur de la machine.
Or, c’est dans ces trous de six à huit centimètres au plus de rayon que l’on enserre le col ou les pieds du patient, et fort heureusement pour nos trois fugitifs, qu’à la suite du quatre-piquets, on n’eut pas l’idée de les mettre au bloc par la tête. Ils y seraient encore et n’auraient pu s’en échapper. Mais, embloqués qu’ils étaient par les jambes, l’un d’eux, au milieu de la nuit, après plus de quinze heures de cachot, essaya, sans trop croire à la réussite, de mettre à profit la contexture et la souplesse de ses chevillés. C’était l’Antacime, qui s’écria tout à coup :
— Ah ! je viens de tirer un pied du bide !
— Pas possible !
— C’est bien possible, puisque je suis à faire arriver l’autre et que je vais vous délivrer tout à l’heure...
— Oh ! quel bonheur ! Allons ! bon courage, frère !

(à suivre)


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