Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 61 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 31 janvier 2014

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici le début du 13ème chapitre ("La condamnation") du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons", au sujet des esclaves et des traitements imposés aux marrons dans les colonies françaises. L’auteur raconte comment un membre d’un groupe d’esclaves marrons, "le Câpre", échappe aux chasseurs de marrons puis rencontre dans une grotte un jeune couple de marrons, « une jeune femme blanche (Marie) tenant dans ses bras un enfant mulâtre » et « un grand jeune nègre » (Frême) ; "le Câpre" leur dit qu’il doit rejoindre son grand-père. Frême l’accompagne mais ils sont repérés par des chasseurs de marrons avec leurs chiens et Frême est tué par un coup de carabine. Un chasseur ramène aussitôt "le Câpre" chez son maître, Zézé Delinpotant, à Sainte-Suzanne ; celui-ci demande à son commandeur de mettre l’esclave rebelle en geôle avant de le conduire « devant le régisseur » ; au même moment, « trois autres malheureux Madagasses » sont emprisonnés et amarrés par des pièces de fer dans un cachot, dont leur ami Antacime réussit à les libérer et ils s’enfuient. Une dizaine de jours plus tard, « une frêle embarcation se brisa sur un des récifs de la Pointe des Galets, à Saint-Paul » avec trois « individus » à bord, qui se retrouvent « presque mourants à terre » ; « et, comme ils étaient noirs, on les arrêta, on les interrogea… ».

À la nouvelle du naufrage et de l’arrestation des trois Madagasses, une certaine rumeur éclata parmi les habitants de l’île ; lesquels se réunirent, tinrent des conseils ; et les plus influents, se présentant aux autorités, demandèrent la condamnation des coupables.
— « II faut, disaient-ils, avec ce ton chaleureux, exigeant du maître, il faut un exemple sévère en cette circonstance. Le bloc, les cachots, le quatre-piquets, les chaînes et fers à branches, toutes ces peines sont trop ordinaires, elles sont insuffisantes. Il faut autre chose : frapper un grand coup dans l’esprit des noirs, pour leur faire perdre tout à fait l’envie de se sauver de l’île ; et c’est pourquoi nous demandons que les coupables aient les quatre membres rompus et la tête tranchée !... Autrement la colonie est perdue, la désertion deviendra générale,... on ne fait plus la traite,... nous n’aurons plus d’esclaves ».
M. Zézé Delinpotant lui-même fut le premier à émettre cet avis et à faire abnégation de son droit de propriété sur les accusés.

Le procureur général résista quelque peu, trouvant sans doute le châtiment invoqué par trop gothique ; mais on le traita de négrophile, on le menaça de l’expulser du pays, et il se crut obligé de poursuivre, non avec toute la rigueur des lois, comme on le dit, mais avec toute l’inhumanité et la barbarie du maître.

Or, les trois pauvres Madagasses furent jugés — que dis-je ? — ils passèrent devant un simulacre de cour, et l’on trouva un édit, une loi pour les condamner, en raison du crime d’avoir voulu se ravir à leur maître, à mourir ainsi que les habitants l’avaient demandé...

(à suivre)


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