Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 7 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 25 janvier 2013

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons". Réputé premier roman de La Réunion, ce livre avait été rédigé pour éclairer la population en France sur la condition des esclaves et les traitements imposés aux marrons de l’Empire français. Au début de son texte, l’auteur raconte comment quatre esclaves marrons malgaches quittent « l’habitation coloniale » « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. Durant leur parcours, ils font une pause et ils échangent des informations sur les violences dont ils ont été victimes depuis leur déportation.

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— Je ne sais, reprit Tantacime, ce que l’on nous a fait manger à nous. Mais la viande qu’on nous donnait était bien mauvaise, bien dégoûtante... Le cœur me monte à la bouche, quand cela me revient...

Je ne puis dire, non plus, si l’on a jeté à la mer de nos camarades encore vivants, j’étais trop jeune pour le savoir ; mais on a pu le faire aussi, puisqu’on tuait à coups de barre celui qui mettait la tête hors de la barrique...

— Quoi ! comme on tuerait la tête qui veut sortir de l’eau pour respirer ?

— La même chose !

— Ah ! Dieu ne peut pas oublier ça !

— Ni moi non plus, frères ; car il me semble voir encore deux de ces malheureux, la figure écrasée, retomber sur nous, en se débattant pour mourir, et en nous couvrant de leur sang...

Cependant nous sommes restés ainsi pendant des jours et des nuits qui ne finissaient plus ; et, après ce temps, qui m’a paru si long que je n’ai pu le retenir, on nous a enfin débarqués à Bourbon, en nous prenant comme si nous étions morts, en nous empilant vite, vite, dans de petites pirogues, qui allaient, pleines à couler bas, nous vider sur les galets de la plage...

Et là, j’étais si faible, on m’a tant battu pour me faire lever et marcher, que ma tête a tourné, et puis je n’ai plus rien senti jusqu’au moment où je me suis trouvé couché dans un grand hangar...

Mais, en m’éveillant, j’ai regretté ce bon sommeil, j’aurais voulu le voir durer toujours, je ne souffrais plus...

Et j’ai tant souffert depuis, j’ai tant senti ce que c’est que la vie ou la misère du nègre !...

(à suivre)


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