Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 9 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 1er février 2013

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons". Réputé premier roman de La Réunion, ce livre avait été rédigé pour éclairer la population en France sur la condition des esclaves et les traitements imposés aux marrons de l’Empire français. Au début de son texte, l’auteur raconte comment quatre esclaves marrons malgaches quittent « l’habitation coloniale » « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. Durant leur parcours, ils font une pause et ils échangent des informations sur les violences dont ils ont été victimes depuis leur déportation. Nous en sommes aux propos tenus par Tantacime à ses amis…

— Ah ! frères, on vous bat et vous écorche... on vous fait mourir de faim ou de coups... Cela fait mal, c’est vrai ; mais quand on prend votre femme, vos petits enfants, on les vend à l’enchère publique... on les bat tout nus devant les yeux de tout le monde.

Oh !... c’est plus que de la souffrance ! Le corps ne sent plus rien, et cependant, bon Dieu ! on sent tant de mal qu’on est comme fou, on voudrait tuer quelqu’un, ou bien se faire mourir...

— Écoute ici ! a dit l’autre jour le maître à la petite Kaïla, continua le même

en prenant un autre ton, — elle n’a pas voulu ; parce que les yeux du maître avaient comme un mauvais penchant.
- Allons ! viens ici ma petite négresse !...

Kaïla a baissé la tête, et n’a pas plus obéi.
- Veux-tu venir ici quand j’ordonne !...

Et voyant que Kaïla avait plus peur de cette chose-là que de lui, le maître a dit qu’on l’empoigne ; et, après l’avoir fait battre, la robe levée, l’a fait raser à la tête et mettre dans le fond du cachot....

Vous avez vu, longtemps, Ravana la jolie, avec un gros collier de fer au cou, et les cheveux tout coupés... ça a été aussi pour la même cause. Il n’y a pas de justice, ni de bordage à côté du maître, qui peut tout faire ; et, quand il tue, si quelqu’un en parle, il répond qu’on est mort de maladie, comme il a fait pour Namcimoine et Songol, avec d’autres encore...

À dire la vérité aussi, frères, nous avons notre faute. Nous sommes complices

de notre misère. Il y a longtemps que ce serait autrement si les esclaves n’étaient pas comme ils sont...

(à suivre)


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