Culture et identité

Les Portois mobilisés pour faire avancer la liberté

La célébration du 20 Décembre au Port

Témoignages.re / 21 décembre 2012

Comme tous les ans, la population portoise, soutenue par sa municipalité démocratique, ses services culturels et éducatifs ainsi que par des artistes et autres militants culturels, a participé activement à la célébration de l’abolition de l’esclavage à La Réunion. Cette célébration a été marquée par le sens socio-culturel et politique très fort que lui ont donnée ses organisateurs, en faisant un lien entre l’abolition de l’esclavage et la lutte pour la liberté aujourd’hui par l’abolition de l’extrême pauvreté et des inégalités sociales ainsi que par une gouvernance démocratique réunionnaise.

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L’édition 2012 de la Fèt Kaf au Port s’est déroulée d’abord ce mercredi matin et après-midi dans un Village Créole réalisé sur le parvis de la médiathèque Benoîte Boulard. Le public a notamment pu y admirer une exposition de textes autour de l’histoire du 20 décembre, une présentation du "Code Noir", une exposition d’instruments de musique et une frise chronologique réalisée par des élèves.

Parmi les prestations culturelles, il y eut également des chorales d’écoles primaires, une prestation des jeunes de Lékol Moring Portois et des ateliers du village, avec des artistes comme le conteur Kristof Langromme, un tressage coco, des peintures, une dégustation de gâteaux longtemps, etc.

Le public a également eu droit à une projection du célèbre film de William Cally intitulé "Élie ou les forges de la Liberté", consacré à la révolte de nos ancêtres esclaves en 1811 dans la région de Saint-Leu.

En début d’après-midi, il y eut une allocution du maire Jean Yves Langenier sur le sens profond à donner à cette célébration. En effet, il a notamment fait un lien entre la célébration de l’abolition de l’esclavage dans notre pays il y a 164 ans, l’Histoire du peuple réunionnais né il y a 350 ans l’an prochain et la lutte pour en finir avec la misère, les graves injustices et autres mépris dont sont aujourd’hui victimes de nombreux compatriotes (voir ci-après) . Et puis, il y a eu une intervention musicale très émouvante de la part d’artistes mal voyants, regroupés dans le Centre Horus.

Kritik Fé Avansé

Ce spectacle fut suivi par de nouvelles prestations de Lékol Moring Portois, par un spectacle de slam et de hip-hop du CSC Village Titan, un Démo Moring et un défilé tambour animé par Lékol Moring Portois vers le parking EDF. Là s’est déroulée ensuite une soirée de concert avec les groupes suivants : Fusion Maloya, Titan Maloyer, Simangavole.

Hier, la fête réunionnaise de la liberté a été marquée par de très nombreuses animations musicales, ludiques et sportives et autres, dans plusieurs quartiers portois : l’Espace Ambroise Paré dans le quartier Ariste Bolon, le quartier Say-Piscine, le Centre sportif municipal, avec l’association Kritik Fé Avansé, et le Foyer Évariste de Parny, avec l’association Nout Tout Bouz Ansanm.

Rappelons également que la commémoration portoise de l’abolition de l’esclavage avait commencé en fait à être célébrée dès le dimanche 16 décembre dernier au stade Nelson Mandela de La Rivière des Galets, animée par le Centre social et culturel Far-Far.

Au total, une belle célébration portoise pour faire avancer la liberté dans notre pays.

L.B.

L’allocution du maire du Port

Jean-Yves Langenier : « C’est ainsi que nous resterons un peuple debout ! »

Nous publions ci-après le texte du discours prononcé mercredi après-midi par le maire du Port à la médiathèque Benoîte Boulard pour célébrer nout 20 Désanm. Les inter-titres sont de "Témoignages".

« Cela fait 164 ans que l’esclavage a été aboli à l’île de La Réunion. La période du système esclavagiste représente près de deux siècles sur les 350 ans d’histoire de notre peuple. Une histoire marquée, dès les premiers instants, par l’épopée du marronnage.

En effet, le 14 novembre 1663, le navire "Saint-Charles" débarque sept adultes malgaches, trois fillettes malgaches et deux colons français sur l’île inhabitée de La Réunion. Les éléments historiques dont nous disposons situent le début du peuplement pérenne de l’île à ce moment-là. C’était il y a bientôt 350 ans.

Débarqués de force, ces Malgaches s’enfuient rapidement dans les montagnes, refusant la servitude, et écrivent les premières pages du marronnage à La Réunion.

Sur 350 ans d’histoire, le peuple réunionnais a donc vécu plus longtemps sous le régime de l’esclavage que sous celui de la liberté.

Cette réalité marque encore aujourd’hui notre société néo-coloniale, qui connaît toujours de criantes inégalités sociales.

« Ô mer noire »

Pour comprendre l’ampleur du phénomène de l’esclavage, il suffit de se référer à quelques chiffres. Ainsi, en 1746, les esclaves représentent 85% de la population réunionnaise. Pendant plus de deux siècles, ce sont au total 622.000 personnes qui sont déportées vers notre île pour y être vendues comme esclaves.

25% de ces esclaves, soit un esclave sur quatre, trouvaient la mort dans les cales des bateaux qui les amenaient vers La Réunion. En 1992, la Ville du Port a tenu à rendre hommage à ces femmes, ces enfants, ces hommes qui sont morts pendant la traversée en bateau.

Un texte de Patrice Treuthardt leur a été dédié sur l’un des premiers galets marqués de notre histoire contemporaine et a été installé devant la médiathèque où nous nous trouvons. Ce texte est intitulé : « Hommage aux Réunionnais qui n’ont jamais connu leur île ».

Je vais vous le lire : « Ô mer noire mémoire du peuple noir

mer mer plus amère que margoz amer

redis-moi les têtes crépues de l’innombrable

enfouies sans nom dans l’abîme… ».

Une histoire étouffée

Le 20 décembre 1848, ce sont donc 58.308 femmes et hommes esclaves qui sont devenus libres. Les esclaves représentaient alors environ 60% de la population réunionnaise : 58.308 femmes et hommes pour 43.000 « libres ».

Aujourd’hui, 164 ans après l’abolition de l’esclavage, que savons-nous de l’histoire de ces femmes et de ces hommes ?

Cette histoire, malgré des avancées indéniables et des travaux de recherche effectués au cours de ces dernières années, comporte néanmoins toujours de nombreuses zones d’ombre, des « non-dits », des incertitudes.

L’administration coloniale s’est employée à effacer et à étouffer la réalité du régime esclavagiste. Elle a bâti une légende, toujours vivace, selon laquelle les esclaves auraient bénéficié, à La Réunion, d’un traitement plus indulgent et plus humain qu’ailleurs.

La mémoire rebelle

Mais la réalité est autre, inscrite dans la mémoire collective, cette mémoire rebelle qui échappe aux circuits contrôlés et officiels. Cette mémoire rebelle emprunte les sentiers de l’oralité et les souvenirs marqués au fer rouge dans l’arbre généalogique des familles.

Elle se transmet de génération en génération. Elle s’affirme à travers les différents lieux qui portent le nom d’esclaves marrons : Cilaos, Mafate, Cimendef, Anchaing…

Elle s’exerce aussi à travers la musique et plus particulièrement à travers le maloya, qui fut longtemps pratiqué sous le sceau de l’interdit dans les fonds de cours et les champs de cannes et dont la flamme ne s’est jamais éteinte.

Le travail de préservation et de défrichage, mené notamment par le Parti communiste réunionnais et les militants culturels, a permis qu’aujourd’hui le maloya soit reconnu et classé au patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’UNESCO, depuis le 1er octobre 2009, grâce à l’initiative de la MCUR. C’est une reconnaissance et une victoire pour le peuple réunionnais.

Une conscience politique

Cette mémoire collective et rebelle fonde la société réunionnaise de ce nouveau siècle car elle nous insuffle une conscience politique qui fait de nous les héritiers de la résistance, des combattants, et non les éternelles victimes marquées au fer rouge.

Cette résistance s’est exprimée notamment à travers les récits mythiques du marronnage qui retracent les destins exceptionnels de ceux qui refusèrent l’asservissement.

Le refus du « politiquement correct »

Face à cette force de la mémoire collective et rebelle, la version révisée et paternaliste, qu’a tenté d’imposer l’administration coloniale concernant l’histoire de l’esclavage dans notre île, ne résiste pas longtemps. La réalité des chiffres et des témoignages — bien que rares — dont nous disposons aujourd’hui, grâce au travail des chercheurs, des universitaires, des historiens, permet de rétablir une part de vérité.

Cette version paternaliste ne résiste pas non plus aux dénonciations des quelques anti-esclavagistes qui ont osé, en leur temps, exprimer ouvertement leurs opinions, allant ainsi courageusement à contre-courant de la tendance générale et du « politiquement correct » de l’époque.

Un exemple, avec le poète Évariste de Parny, qui déclarait en 1775 : « On troque tous les jours un homme contre un cheval : il est impossible que je m’accoutume à une bizarrerie si révoltante ».

La reconnaissance identitaire de notre peuple

Aujourd’hui, 164 ans après cette date historique de l’abolition qui rendit une liberté « formelle » à 58.308 esclaves, je souhaite que le temps du souvenir et de la mémoire soit aussi celui de la reconnaissance identitaire et culturelle, celle qui permet à un peuple de mieux se projeter dans l’avenir.

La conscience identitaire du peuple réunionnais s’est construite sur l’esclavage, sur la colonisation mais elle s’est forgée, aussi et surtout, sur la résistance à la servilité et sur la résistance à l’aliénation coloniale.

Telle est notre force.

Cette conscience identitaire doit être à la base de tout projet politique, social et économique car c’est ainsi, et seulement ainsi, que nous assumerons pleinement tant notre histoire que notre relation au monde et à l’avenir.

C’est ainsi que nous resterons un peuple debout ! ».
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