Culture et identité

Les Rescapés de Tromelin

Exposition à Stella Matutina

Jean-Baptiste Kiya / 3 août 2016

Au milieu de la Mer des Indes, une île sans nom, une île perdue – sombre théâtre d’une histoire qui ressemble à des traces sur le sable.

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Exposition temporaire « L’Île des esclaves oubliés », au musée Stella Matutina, Piton Saint-Leu, jusqu’au 30 septembre. Entrée libre.

C’était enfoui sous la page blanche du rivage. Palimpseste sacrilège, la pelleteuse y a enfoncé le cimetière, éparpillé les cendres, défoncé les murailles ; une station météorologique s’y dresse. Un monument à la gloire de la science, résolument tendue vers l’avenir, pour ne pas voir le passé qu’elle écrasait de sa masse.

Et pourtant quelle histoire !

Huit esclaves survivants, dans quel état !, sept femmes et un enfant de huit mois, parés d’habits de plumes tressés. Un feu entretenu 15 années durant, malgré le gros temps, les tempêtes, les cyclones, alimenté avec du bois d’épave. Ils étaient 88 au sortir du naufrage, il n’en restait plus que 8.

Tout abandonnés sur une île-prison, l’eau leur servait de linceul, avec la promesse que les Blancs viendraient les y rechercher. Elle ne fut pas tenue.

Un bateau les y retrouva par hasard au bout de 15 ans.

La législation n’en avait fait que des biens meubles, ce n’était que des sauvages qui n’avaient pas atteint le stade d’humanité. Presque rien.

Et qu’a-t-on retrouvé sous les sables : une cuisine avec 50 ustensiles de fortune réparés, rapiécés, soigneusement rangés, des traditions intactes, des pointes-démêloirs pour la coiffure, des bracelets et des chaînettes fabriqués sur place, 10 bâtiments en arc de cercle, protégés des vents, de la houle par un mur de 3 mètres d’épaisseur. Des sépultures.

Non, ces sauvages, livrés à eux-mêmes, ne devinrent pas des anthropophages, ils ne se transformèrent pas en Radeau de la Méduse, tout montre au contraire que ces ‘sous-hommes’ s’organisèrent en micro société, tout témoigne de la force de cette communauté qui sut s’unir contre l’abandon, se protéger tout autant de la tempête que du parjure et du désespoir.

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Une île à fleur d’eau, toujours, comme une obsession. Qu’on aperçoit, qui disparaît, qui revient, qui replonge, au fil de la houle, et qui revient plus forte, plus présente - une île fantôme, comme il y a des bateaux fantômes qui reviennent hanter la mémoire collective, qui nous parle là d’autres exclusions dont on ne voit pas la fin.

Jean-Baptiste Kiya

Cf. l’article « Sous les lumières trompeuses, une île, une humanité qui se rapproche… », rubrique « C’en est trope ! », journal du 23 octobre 2014.


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