Culture et identité

Lettres de soutien pour la MCUR

Témoignages.re / 25 mars 2010

Suite à la menace d’abandon du projet de "Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise" annoncé par le nouveau président de Région, Didier Robert, des personnalités du monde culturel ont adressé une lettre à Frédéric Mitterand, ministre de la Culture et de la communication, pour attirer son attention sur tout l’intérêt de ce projet.

• Claire Karm et Alex Gauvin

Un projet qui tient au cœur des Réunionnais venus d’horizons différents

« Monsieur le ministre de la Culture et de la communication,

C’est avec une vive émotion et un profond sentiment d’injustice que nous, gens de Lettres, plasticiens, musiciens, artistes réunionnais avons appris l’abandon du projet de la MCUR par le nouveau président de Région.

Elaboré sous la présidence de M. Paul Vergès, ce projet tient au cœur des Réunionnais venus d’horizons différents, tels l’Afrique, la France, l’Inde, la Chine, Madagascar et souligne notre créolité et nos manières de vivre ensemble : que nous le voulions ou non, nous avons tous un peu de l’autre en nous. C’est ce qui rend notre culture si riche, complexe et unique dans sa présence au monde.

À cet égard, nous tenons à votre disposition, monsieur le ministre, tout document concernant la MCUR que vous souhaiteriez consulter.

Pour l’heure, la nouvelle majorité régionale décide, sans se référer au travail accompli depuis cinq années, sans consulter ni l’équipe dirigeante de la MCUR, ni son comité scientifique, ni les nombreux experts internationaux qui ont étudié ce projet, non plus l’Université et le Rectorat, nos partenaires, encore moins nous-mêmes, de le supprimer.

Deux sondages effectués à un an d’intervalle auprès de l’ensemble de la population réunionnaise ont été favorables à ce centre culturel. Des centaines d’enseignants et des milliers d’élèves ont travaillé chaque année sur des projets culturels initiés par la MCUR (“Chemin de vie : itinéraire d’un mot, d’un homme, d’un objet...”).
Historiens, collectionneurs sont très inquiets au sujet du devenir des objets, archives, photos, souvenirs offerts, sans compter nos implications d’artistes et d’écrivains, sans oublier les crédits accordés par l’État et l’Europe (23 millions d’euros), alors perdus ?

Nos jeunes, et devons-nous dire nos aînés hélas, souffrent cruellement d’identités blessées par les atrocités de l’Histoire, pourquoi leur dénier encore toute parole et représentation ?

Région de l’océan Indien, nous maintenons notre droit à une culture patrimoniale, créole, universelle.

Nous vous prions donc, Monsieur le ministre, de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise voie le jour.

Recevez, monsieur le ministre, l’expression de nos sentiments respectueux ».

Claire Karm, écrivain
Et Alex gauvin, écrivain

• Germain Viatte

La MCUR : un projet à intérêt international

« Monsieur le ministre,

Permettez-moi d’attirer votre attention sur les menaces qui semblent peser sur le projet de Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (MCUR) à l’issue des élections régionales du 21 mars 2010.

Au sein de son Conseil scientifique, nous avons pu suivre depuis plusieurs années l’évolution de ce projet conduit par Madame Françoise Vergès. Nous avons été informés de ses étapes, impressionnés par le travail en profondeur effectué par ses équipes et intéressés par les propositions de son projet architectural et muséographique.

La bonne conduite de ce projet est essentielle à divers titres car il s’inscrit dans le large mouvement des musées de société qui ont résulté en France du choc des mutations culturelles que le monde connaît depuis le 20ème siècle et auxquelles il sera sans doute encore soumis pour longtemps.

J’ai pu me familiariser dans mes différentes fonctions avec les problèmes souvent difficiles posés par les “musées de société”, connaître leurs diverses expériences et aussi mesurer leur difficulté à témoigner, à répondre avec vivacité, pertinence et continuité aux besoins d’un territoire et de sa population tout en s’ancrant dans des données historiques et patrimoniales.

Le cas de La Réunion est évidemment exemplaire par son histoire, sa position géographique et culturelle, et par l’extraordinaire mixité de ses populations. Ceci explique sans doute l’intérêt international et les espérances locales suscités par ce projet. Véritable laboratoire, il devrait évidemment s’inscrire dans les dynamiques et les solidarités patrimoniales et culturelles d’un réseau d’établissements associés et complémentaires sur le plan national et international. Votre ministère doit en être, me semble-t-il, le garant.

L’abandonner avant même qu’il ait pu être vraiment analysé et apprécié dans ses différents paramètres pour des raisons de politique circonstancielle serait indigne et désolant. Puisqu’il avait suscité l’intérêt de la communauté scientifique et reçu le soutien des plus hautes autorités de l’État, il me paraît impossible et dangereux de le laisser condamner sans plus d’examen au lendemain d’élections régionales.

En vous priant de bien vouloir excuser cette démarche, je vous prie d’agréer, monsieur le ministre, l’expression de mon dévouement et de ma considération distinguée ».

Germain Viatte,
Conservateur général du Patrimoine

• Maryse Condé

Un musée pour parachever l’unité nationale

« Monsieur le Premier ministre,

Je prends la liberté de vous écrire pour apporter mon soutien à un important projet de l’ancien président de Région de La Réunion, M. Paul Vergès, projet qui risque d’être abandonné. Je suis sûre que vous pensez comme moi : le plus important ne réside pas dans les clivages politiques, mais dans l’intérêt et le mieux-être des communautés. La réalisation d’une Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise est hautement souhaitable.

Nos peuples sont fragiles. Ils le sont à la suite des conditions de leur passé et des difficultés qu’ils connaissent pour arriver à leur plein épanouissement. Ils ont trop tendance à se méfier d’eux-mêmes et à ignorer leur richesse culturelle indéniable. Ils souffrent trop souvent de divers complexes, difficiles à guérir et à dissiper entièrement. Dans le cas de La Réunion, la diversité d’origine des groupes humains qui ont été forcés de vivre ensemble a pour conséquence un émiettement du sentiment d’identité collective. D’anciennes tensions se font encore jour et refont périodiquement surface. Créer un musée dans cette région répond donc à une volonté fédératrice, à un désir de faire disparaître les différences qui existent encore entre les diverses communautés et de parachever l’unité nationale.

Le projet de Musée est l’œuvre d’une équipe dont la compétence et l’abnégation ne sont plus à louer. En vue de sa formation, cette équipe s’est rendue dans diverses parties du monde afin de profiter de toutes les formes d’enseignement et d’apprendre au mieux à dispenser le savoir. J’ai personnellement rencontré des membres de cette équipe, non seulement à New York où ils échangeaient leurs points de vue avec les experts les plus chevronnés du Met et du MOMA, mais aussi en Australie où ils visitaient le célèbre musée maritime de Fremantle. Leur curiosité n’avait de pair que leur détermination à accomplir le travail le plus efficace qui soit. Il serait infiniment regrettable que tant d’efforts soient balayés par une défaite politique. L’intérêt des Réunionnais demeure.

Je me permets de vous demander de vous pencher sur ce dossier et d’arriver à la conclusion que les efforts de l’équipe sortante doivent être menés à leur juste terme. Il en va du bien-être de l’Outre-mer.

Je vous prie d’excuser la liberté que je viens de prendre.

Très respectueusement à vous ».
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Maryse Condé, Écrivain
Professor Emeritus de Columbia University, New York
Commandeur des Arts et des Lettres
Chevalier de la Légion d’Honneur
Chevalier de l’Ordre National du Mérite


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