Culture et identité

"Maraina" opéra de l’Océan Indien

Demain sur Réunion première

Témoignages.re / 31 décembre 2011

L’opéra "Maraina" sera diffusé sur Réunion première ce dimanche 1er janvier à 23 h. Une première pour l’opéra Réunionnais et pour Vollard puisque Chin a également été enregistré en octobre à Vitry par France Ô. Le compositeur Jean-Luc Trulès et le librettiste Emmanuel Genvrin ont bien voulu répondre à nos questions.

"Maraina" sur Réunion Première c’est bien, mais reverra-ton un jour cet opéra sur scène ?


- Jean-Luc Trulès : Pourquoi pas ? C’est un opéra qui tient la route même si nous sommes plutôt "Chin" en ce moment, mais ne gâchons pas notre plaisir, c’est plein de souvenirs. Nous le reprendrons dans quelques années. Et si ce n’est pas nous, d’autres le feront. La musique est entièrement écrite sur partitions.

- Emmanuel Genvrin : Nous l’avons joué 15 fois depuis 2005, ce qui est beaucoup, avec des équipes différentes, à La Réunion, en Métropole, à Madagascar. Avec un regret : il nous a manqué Maurice. On y était allé pourtant, recruter des choristes et des musiciens. Ils ont d’ailleurs été 7 mauriciens à participer à "Maraina" à Saint-Paul en 2009. Certains ont même continué avec "Chin". Mais on n’est pas allé jouer là-bas. Le théâtre de Rose-Hill n’en finit pas d’être en travaux !

- J-L.T. C’est vrai, il est difficile de parler d’opéra de l’Océan Indien sans Maurice. Ce sont eux qui ont maintenu la flamme de l’art lyrique pendant des années. Il y a toujours là-bas un producteur, Paul Olsen, qui y consacre beaucoup d’énergie. Mais ils ne font pas de création comme nous. Ce n’est que partie remise.

Et Madagascar ?


- E.G. Le thème de "Maraina", les liens historiques avec la Grande Île et une musique commune étaient une occasion unique de travailler avec Madagascar. On y est allé en repérage dès 2003, on a parcouru Fort Dauphin et le pays Antanosy pour s’en imprégner, rencontré des musiciens locaux, parlé avec les gens. A Antananarivo on s’est lié avec l’école de musique de Bellevue, dirigée par un ancien du Goethe institut et un autre groupe qui s’appelle Laka maintenant. Ce sont des chanteurs qui pour certains travaillaient déjà avec Jean-Louis Tavan et la chorale Cantare. Tous ont continué avec Chin. Une est allée se former à Marseille, un en Belgique, une à La Réunion, plusieurs à Paris. Ce sont des enfants de "Maraina".

- J-L.T. On a répété "Maraina" à Tananarive en 2004 et 2005, mais ce sont surtout les représentations de 2007 qui ont compté car la création et la reprise à La Réunion n’avaient pas été sans difficultés.

- E.G. Oui, c’est Madagascar qui nous a véritablement lancés, l’Ambassade de France, l’Alliance Française nous ont vraiment soutenus, et c’est remonté jusqu’à Paris. Jean-Luc a été très bien accueilli comme chef d’orchestre. Le voyage en taxi-brousse sur Fort Dauphin a été épique. Je me rappelle que les Malgaches du spectacle, plutôt des Hauts plateaux, avaient des craintes par rapport aux populations de la côte : ils ont été surpris d’être bien reçus. Un autre en a profité pour emmener sa jeune femme en voyage de noce ! En fait la pauvreté générale fait que les voyages sont coûteux et que les gens ne bougent pas.

- J-L.T. Les instruments de musique posaient aussi un vrai problème. Les musiciens de Massy sont venus avec des cordes de violon à distribuer. Les musiciens malgaches sont souvent prof de musique ou musiciens des orchestres de l’armée ou de la police, comme à Maurice.

Vous avez des anecdotes à raconter ?


- E.G. Oui, il y a quelques passages de "Maraina" en langue Antanosy et Antandroy. Les spectateurs de Fort Dauphin ont été stupéfaits d’entendre leur langue chantée sur une scène d’opéra. C’est un passage étonnant du film "L’opéra du bout du Monde" (pas encore sorti), de César Paes.
Pour monter le décor il y avait pratiquement rien, sauf du sisal, en quantité illimitée parce que c’est une production locale et que le sponsor était un gros producteur, Dehaulme, un créole de La Réunion. Quelqu’un de bien, très attaché au coin et qui a financé un petit musée dans le Camp Flacourt, là où on a joué en plein air.

- J-L.T. A Tana, il y a eu une querelle « musicale ». Les anciens de l’orchestre avaient du mal à jouer le ternaire, ce qui était paradoxal pour des musiciens malgaches, en fait ils préféraient jouer du classique, plus valorisant. Les jeunes, plutôt issus du jazz, étaient fiers au contraire de s’en éloigner. Une bagarre a éclaté, en français qui s’est poursuivie en malgache. On était à deux jours de la représentation et ça patinait. L’abcès a été crevé et tout le monde, finalement, a bien joué.

- E.G. En fait l’indépendance n’a pas réglé les problèmes avec le colonisateur et la culture "occidentale", y compris musicale, reste dominante. L’opéra de l’Océan Indien, à La Réunion comme à Madagascar est l’objet d’enjeux politiques et culturels.

Ne dites pas que vous ne saviez pas…


- E.G. On pensait être plus tranquilles de ce côté-là, à Vollard, en faisant de la musique « classique », de l’opéra. En fait les notes de musique sont politiques, comme les mots…

- J-L.T. Un souvenir un peu triste. "Mangina", un chant funèbre, sans doute un des plus beaux passages de Maraina, a été apporté par Samoela Andriamalalaharijoana, dit Sammy. Il nous a dit que c’est sa fille, mourante, qui l’avait écrit et légué au spectacle.


D’autres compositeurs ont donc participé à l’écriture de Maraina ?


- J-L.T. Oui, outre Sammy, Monja Marovany, chanteur Antandroy, a écrit le chant nuptial "Avizahay". Au départ on ne savait comment on allait marier le classique avec le créole ou le malgache. On a fait des stages de composition à La Réunion et à Mada. On voulait éviter le folklore, fusionner les musiques, etc., sans savoir ce que cela donnerait. C’était expérimental. Mangina ou Avizahay sont donc des compositions originales. C’est pourquoi on avait choisi des chanteurs malgaches avec une formation lyrique classique. Pouvaient-ils chanter du lyrique dans leur langue, leurs rythmes ? Ils ont joué le jeu. Idem pour l’introduction de valiha dans l’orchestre. On sait aujourd’hui, par exemple, que la vahila n’est pas compatible avec la harpe classique. Ça ne fonctionne pas. Mais il fallait essayer.

Quel a été l’accueil en France ?


- E.G Finalement on a réussi l’examen de passage. Au départ personne ne croyait qu’on pouvait écrire et produire des opéras originaux à la réunion. Ou bien ce n’en était pas, ou bien c’était forcément mauvais ou « folklorique ». Mais des gens ont cru en nous.

- J-L.T. Comme Dominique Rouits, patron de l’orchestre de l’opéra de Massy, qui m’a formé comme chef d’orchestre, et au départ Pierre-Michel Durand, un chef aussi, mais qui nous a lâchés avant la première. Gérard Astor, Le directeur du théâtre Jean-Vilar à Vitry, un fidèle qui a également pris "Chin" cette année, les gens d’Arcadi-Île-de-France, Agnès Princet du Fonds de création lyrique, bien d’autres encore.

- E.G. La réussite à Vitry nous a permis de jouer au théâtre Silvia Monfort l’année d’après, où l’opéra a été enregistré. Mais même après ça beaucoup pensaient que Maraina était la chance du débutant. Il était donc nécessaire d’en écrire un deuxième, Chin.

- J-L.T. Et maintenant un troisième "Fridom". On a appris en faisant, alors évidemment Maraina avait des défauts de jeunesse. On en a corrigé certains. Au moment d’en corriger davantage, il était préférable d’écrire un nouvel opéra.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?


- E.G. "Chin" a été un vrai succès à Vitry en octobre. Il faut le temps d’en tirer les leçons, de digérer. L’article du "Monde", les deux pages d’"Afrique-Asie", Forumopéra qui voulait que Chin soit invité au Châtelet ! L’opéra de Washington nous a même demandé un DVD. Nous allons revoir en janvier le délégué de la musique au Ministère à Paris, Dominique Ponsard, pour faire le point.

- J-L.T. Ce qu’il faut, c’est tourner "Chin", car montrer ce travail est notre meilleur atout. Les créations d’opéra contemporain ne sont pas si nombreuses. Et investir dans l’international, on a des demandes en Algérie, en Chine, en Australie, aux Antilles.

- E.G. On ira là où le vent nous portera. « Florebo quocumque ferar », la devise de La Réunion, comme chante si justement le chœur des colons de Maraina.

- J-L.T. Et un troisième opéra est en cours d’écriture, "Fridom", sur les événements du Chaudron mais également Casanova Agamemnon. On a du pain sur la planche.


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