Culture et identité

Michel Séraphine : « Une victoire des travailleurs de toute l’île »

40ème anniversaire de l’élection de la municipalité démocratique au Port avec Paul Vergès

Témoignages.re / 12 mars 2011

"Témoignages" continue à publier la série d’interventions d’une dizaine de témoins d’un événement qui a marqué l’Histoire de La Réunion : l’élection, le 21 mars 1971, de la liste d’union démocratique conduite par Paul Vergès lors des municipales au Port. Un événement célébré le vendredi 4 mars dernier au Centre du Cœur Saignant dans la cité maritime.
Après les témoignages d’Eugène Rousse, Jean-Yves Langenier, Ninine Michaud et Zoubert Haribou, voici celui de Michel Séraphine. Ce fervent militant syndical et politique, acteur essentiel dans la lutte des dockers et 1er adjoint au maire du Port se bat depuis plus de quarante ans aux côtés de Paul Vergès. Dans son intervention, il a notamment souligné l’impact de cette victoire pour les travailleurs du Port et de toute l’île. Les inter-titres sont de "Témoignages".

C’est un immense honneur pour moi d’être ici avec ces grands témoins de l’histoire. Je tiens avant tout à exprimer mon respect et ma reconnaissance à Paul Vergès, ce grand combattant pour la liberté, pour la démocratie, pour la défense des plus démunis et pour le développement de La Réunion.
J’ai eu la chance et le grand privilège, avec d’autres camarades présents ce soir, d’avoir pu accompagner le camarade Paul Vergès pendant plusieurs années. Nous étions très jeunes à l’époque. Cela a commencé en 1970 lors de la campagne des cantonales à Saint-Pierre.

Une page capitale

Ensuite, il y a eu 1971, une page capitale dans l’histoire de la Ville du Port. Un tournant décisif qui sera suivi de nombreux autres combats menés à travers toute l’île, où le camarade Paul était candidat dans plusieurs communes et cantons. À l’époque, les candidats n’étaient pas légion. Aujourd’hui, il y a pléthore de candidats. Tant mieux, puisque cela fait vivre la démocratie ! Mais il ne faut pas oublier combien il a fallu se battre pour en arriver là.
Les événements de 1971 au Port en sont une parfaite illustration.
Le 21 mars 1971 restera gravé dans la mémoire des Portoises et des Portois, en particulier des dockers et travailleurs de l’enceinte portuaire.

Le rôle des jeunes

On a assisté également à un soulèvement de la jeunesse portoise, qui voulait vivre ce changement tant attendu par nos aînés.
Pendant la campagne, ces jeunes étaient partout présents, animés par une prise de conscience très forte. Ils sillonnaient les rues du Port et de La Rivière des Galets pour ramasser les tracts orduriers de la droite contre notre camarade Paul Vergès, répandus en permanence dans tous les quartiers de la ville. Les jeunes n’hésitaient pas à croiser le fer avec les nervis les plus notoires venus de toute l’île.
Les confrontations avec ces gros-bras étaient souvent rudes mais les jeunes ne se laissaient pas intimider, ils se défendaient courageusement, déterminés à vaincre la fraude et les nervis, à mettre un terme aux méthodes fascistes.
À l’époque, j’avais 23 ans et je faisais partie de ces jeunes. Tous les soirs après les meetings, nous nous retrouvions à notre lieu de rendez-vous habituel, notre QG qui était rue Émile Rolland, devant chez M. Jean-Baptiste Rocheland. Avec nous, il y avait bien sûr Lucet Langenier, Florent (dit Goulou), Jacky, Gilbert, Raymond, Michel, Mimi, Alex, Dany, Irénée et bien d’autres camarades…

Le rôle de Lucet Langenier

Il faut rappeler que la liste conduite par Lucet Langenier était un moyen d’avoir plus de mandataires dans les bureaux de vote pour contrer les fraudeurs qui faisaient la pluie et le beau temps depuis 1962 avec l’aide du pouvoir central. Nous devions être vigilants à tous les niveaux.
Une petite anecdote : le vendredi 19 mars 1971 se tenait le meeting de clôture. Il y avait foule. Le prochain rendez-vous était fixé au lendemain, le samedi 20 mars pour une réunion avec les mandataires avant le scrutin. Mais dans la nuit du vendredi au samedi, manœuvre grossière de la droite en déperdition, qui n’hésite pas à utiliser le nom de Lucet Langenier dans un tract distribué massivement dans tous les quartiers du Port appelant à barrer la route à Paul Vergès. Le camarade Paul a dû tenir un autre et dernier meeting pour dénoncer ces méthodes de voyous. La population ne s’est pas laissée prendre au piège de la droite.

Le rôle des dockers

Je voudrais quand même parler de mes camarades dockers car ils ont contribué activement à la victoire de l’équipe conduite par Paul Vergès, le 21 mars 1971. Les camarades dockers ont toujours été à la pointe des combats sur le port. Ils ont été très malmenés pendant cette période sombre de la répression où la droite dirigeait la municipalité du Port, à savoir de 1962 à 1971. Les grèves devenaient de plus en plus difficiles. Les patrons du port, des anti-communistes primaires, employaient toutes les méthodes pour casser du syndicat, pour décourager nos militants les plus fidèles.
Pour cela, ils utilisaient les contremaîtres et certains chefs d’équipe qui étaient à la solde des gros patrons. Nos camarades avaient droit à toutes sortes de représailles : retrait des cartes d’accès, interdiction des quais. Le port était entre les mains des amis du pouvoir : les gros acconiers, les gros transitaires, membres de l’UDR.

Une libération

Le 21 mars 1971 a été vécu par nos camarades dockers comme une libération. Partout au Port, c’était la liesse populaire. Sur les quais, c’était une explosion de joie. Pour fêter la victoire, les dockers ont refusé l’embauche le lundi 22 mars. C’était leur manière à eux de célébrer cette victoire. Le lendemain, mardi 23 mars, ils étaient encore plus nombreux, avec les jeunes, la population du Port, des milliers de personnes venus de toute l’île, une foule immense était rassemblée devant le siège syndical pour le grand meeting du triomphe de la liberté. C’était la victoire des travailleurs de toute l’île.
Les orateurs étaient ovationnés. Il y avait Roland Robert, élu maire à La Possession ; Christian Dambreville, élu maire de Saint-Louis ; et Paul Vergès, élu maire du Port. Les jours suivants, il y a eu deux autres grands meetings, l’un à Saint-Pierre, l’autre à Saint-Benoît.

Une municipalité solidaire des luttes populaires

Revenons dans l’enceinte portuaire : en septembre 1971, il y a eu une grève pour la garantie d’emploi des dockers et le respect de la convention collective signée en 1968.
Les patrons revanchards ne voulaient rien entendre. Ils souhaitaient faire pourrir la situation et comme par le passé, faire intervenir les forces de répression. Les dockers ont tenu bon. Paul Vergès, nouveau maire du Port, est venu personnellement apporter son soutien aux travailleurs en lutte. Il n’y a eu aucune intervention des forces de l’ordre.
C’est en souvenir de ce mouvement, qui a duré plusieurs jours, que la Mairie a instauré des rencontres périodiques avec les dockers, dont le repas de fin d’année qui existe toujours, de même que la traditionnelle présence du maire autour de nos différents combats.

La résistance des dockers…

Mais les patrons portuaires ne digéraient pas leur défaite de 1971. Dès 1972, ils créent le Groupement patrimonial des acconiers (GPA) avec une arrière-pensée politique, d’une part, pour préparer les échéances électorales à venir, et d’autre part, pour contrer les dockers et leur puissant syndicat. Des nervis de toute l’île sont embauchés au sein de ce GPA.
Dans la foulée, ils mettent en place un nouveau syndicat pour défendre les intérêts des patrons portuaires et surtout pour combattre la CGTR qu’ils appelaient "le syndicat communiste". Les acconiers mettent leurs moyens en commun afin de créer leur propre parc à engins au détriment du service public, avec des anciens nervis transformés en dockers mensuels. Là encore, pendant plusieurs années les dockers ont su résister à toutes ces provocations.

… soutenue par les élus communistes

Les maires du Port (Paul Vergès, Pierre Vergès, Jean-Yves Langenier) avec leurs équipes municipales ont toujours été présents et apporté leur soutien à tous ces combats.
En 1994, quand les dockers manifestent contre la mensualisation, Jean-Yves Langenier et ses collègues du Conseil municipal sont venus apporter leur soutien aux camarades qui venaient de subir l’une des plus graves agressions par les forces de l’ordre. Notre ami Théo Hilarion en a fait les frais, aujourd’hui mutilé à vie.
Le même jour à Paris, Paul Vergès en tant que député de La Réunion, refuse, en signe de protestation, de s’associer à un déjeuner à Médétom puis à une séance de travail prévue entre les parlementaires des DOM et Édouard Balladur. Les travailleurs portuaires n’oublieront jamais cette action de Paul Vergès, qui témoigne de son soutien sans faille à leur égard.
À son retour à La Réunion, Paul Vergès participe avec Jean-Yves Langenier et Georges-Marie Lépinay, secrétaire général de la CGTR, à un grand meeting de solidarité et de protestation sur la place de la Mairie du Port. La population portoise a répondu massivement à cette mobilisation. Le lendemain, il y a eu un grand défilé dans les rues du Port.
Tous ces événements ont marqué l’histoire de la cité maritime. Il est important de les rappeler et de faire en sorte que les jeunes Portoises et Portois s’approprient l’histoire de leur ville.


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