Culture et identité

“Mivolana an-tsoratra” ou “Dire par écrit”

Hommage à la mémoire de Esther Nirina, grande poète malgache

Poète, Esther Nirina l’a été jusqu’au dernier instant de sa vie. Décorée par l’ambassade de France Chevalier des Arts et des Lettres le 25 mai 2004, elle nous a quittés samedi dernier à l’âge de 72 ans. Grand Océan Éditions, qui a publié ses œuvres intégrales, nous livre son dernier recueil “Mivolana an-tsoratra”. Symbole de son retour à la terre malgache.

Esther Nirina sera la grande absente du Marché de la poésie qui commence aujourd’hui à Paris. L’éditeur Jean-François Reverzy se rend seul à ce rendez-vous qu’ils avaient pris ensemble.
La maison d’édition Grand Océan représentera plus que La Réunion à cette rencontre internationale, tout l’océan Indien. Esther Nirina devait l’accompagner pour présenter son dernier recueil “Mivolana an-tsoratra” (“Dire par écrit” ou “Le dire par écrit”).
Malheureusement, celle en qui l’éditeur voit la plus grande poète de Madagascar, voire de l’océan Indien, n’est plus de ce monde depuis ce samedi 19 juin. À chacun de ses recueils, elle s’est faite remarquée par la qualité de son expression poétique.

Héritière du poète Rabearivelo

Rencontrant la presse avant son départ, Jean-François Reverzy nous introduit dans le domaine de la poésie malgache contemporaine : "Madagascar possède une tradition poétique orale riche de plusieurs milliers d’années, mais la poésie malgache, au sens occidental de littérature, n’a émergé qu’au début du vingtième siècle. Ce n’est donc que récemment que des auteurs se sentent une vocation de poète, en français comme en malgache.
Le fondateur de cette poésie moderne est Jean-Joseph Rabearivelo, qui s’est suicidé en 1934. L’auteur de “Traduit de la nuit” et de “Presque songe” n’a jamais été reconnu par le pouvoir colonial. Il a été le premier à adopter une forme poétique moderne, en vers libres, en français et en malgache. Cette double écriture est une prouesse peu reproduite jusqu’à Esther Nirina, comme lui, issue des castes de la noblesse".

Pour l’éditeur, elle est son héritière : "Esther Nirina développe une poésie très elliptique, faite de poèmes courts, d’une grande sobriété dans l’utilisation des métaphores et des images, incarnant la pensée dans la musique et le chant des mots".
Originaire d’Antananarivo où elle est née en 1932, Esther Nirina a quitté son île et a vécu l’essentiel de sa vie en France en tant que bibliothécaire à Orléans et en Polynésie. Jean-François Reverzy l’a découverte en 1990 en achetant “Lente Spirale” qui venait de paraître dans la capitale malgache.
Il nous parle de sa personnalité : "à la différence de beaucoup de poètes, c’était une femme d’une grande humilité, d’une grande modestie, loin de tout théâtralisme. Elle parlait peu et détestait se produire en public pour dire des poèmes. Femme de la bourgeoisie, elle vivait retirée dans son quartier d’Antananarivo".
Le drame de nombre de poètes étant l’éparpillement des éditions de leur recueil à petit tirage, il lui a proposé de réaliser une première édition intégrale de ses œuvres. Elle accepte.“Rien que Lune” paraît en 1998 dans Les Intégrales de la collection La Roche Écrite, aux Éditions Grand Océan.

Reconnue de son vivant

À ce recueil de recueils vient donc s’ajouter le dernier “Mivolana an-tsoratra” (Dire par écrit ou Le dire par écrit). Alors qu’elle avait toujours écrit en français, dernièrement, elle écrivait en malgache et proposait à son éditeur un recueil bilingue. Elle revient ensuite sur sa décision, décidant de le réécrire en français.
Au final, le livre dispose donc d’une double traduction qu’elle a entièrement supervisée. Le titre dispose même d’une triple traduction, puisqu’il a été écrit en sorabé. Nouvelle explication de l’éditeur : "Si les Malgaches forment un peuple de traduction orale, sans écriture, au 19ème siècle une ethnie islamisée sur la côte Est utilise la première écriture malgache, une écriture arabe antérieure à l’adoption de l’écriture latine. Les premiers livres étaient rédigés sur des tablettes de bois". En choisissant de traduire le titre de son recueil dans cette écriture première, Esther Nirina est allée au cœur de ses racines.

Son auteur fétiche

Membre de l’Académie malgache, dont le président a signé une postface au recueil, Esther Nirina a été décorée par l’ambassade de France le 25 mai dernier du titre de Chevalier des Arts et des Lettres. C’est à cette occasion que son dernier recueil avait été présenté pour la première fois.
Jean-François Reverzy est très touché par la mort de son auteur fétiche, qu’il savait fragile suite à un accident cardio-vasculaire et un drame familial. Il est honoré d’avoir pu réaliser ce dernier désir d’Esther Nirina, honoré d’avoir pu réaliser son rêve avant sa mort à travers ce livre, symbole du retour à la terre malgache.
L’éditeur est aussi fier d’avoir publié l’ensemble de ses œuvres. À Paris, il doit lui rendre hommage.
L’éditeur présente aussi les dernières publications, dont “Le cadavre du Blanc” de Bruno Testa et “Lumière océane du petit matin” de Henry Mahavanona. À son retour, il se consacrera à l’organisation d’un Prix de poésie en octobre durant le Temps du Livre et une manifestation d’inspiration religieuse et philosophique, un kabar-poésie interreligieux et interphilosophique entre mi-septembre et octobre avec plusieurs auteurs associés.

Eiffel


Bibliographie

- “Silencieuse respiration ” Éditions J.J. Sergent, Orléans 1975

- “Simple voyelle ” a obtenu le Prix Madagascar 1980 décerné par l’Association des Écrivains de Langue Française, Éditions J.J. Sergent, Orléans 1980

- “Lente spirale” Éditions Revue de l’Océan Indien, Antananarivo, 1990

- “Multiple solitude” Éditions Tsipika, Antananarivo, 1997

- “Rien que Lune” Éditions Grand Océan, 1998, Les Intégrales, avec l’aide du Conseil général et du Conseil régional de La Réunion

- “Mivolana an-tsoratra” Éditions Grand-Océan, 2004, bilingue.




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