Culture et identité

Musiciens solidaires

Solidarité réunionnaise aux victimes vietnamiennes de l’agent Orange

Témoignages.re / 6 mars 2008

Le 22 février dernier, la Coup d’Appel fédérale de New York a débouté l’association des victimes vietnamiennes de l’agent orange/dioxine, de sa plainte déposée en 2004 pour faire valoir le droit des Vietnamiens à une réparation pour les atrocités subies, du fait de l’épandage de millions de litres de défoliants, entre 1962 et 1971.
La bataille judiciaire continue. De multiples solidarités s’expriment à travers le monde. A La Réunion, une association de musiciens appelle à l’organisation de conférences et de concerts pour le soutien aux « oubliés de l’Apocalypse ».

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De gauche à droite, David Hoareau, Patrick Sida, Hai Quang Ho et Samuel Fontaine.

Le fait réunionnais est aussi géant que bref : l’association “Orange Dihoxyn - Musiques pour les victimes de l’agent Orange” vient de naître, à l’initiative de l’économiste et musicien HO Hai Quang, un temps chargé d’enseignement à l’Université de La Réunion, où il est toujours chercheur associé au CERESUR. Le troisième tome de son ouvrage sur l’Economie de La Réunion à peine déposé chez l’éditeur (à paraître, chez L’Harmattan), tous les contacts pris depuis de longues années avec les soutiens internationaux aux victimes de l’agent orange ont été réactivés et la jeune association lance un appel tous azimuts aux bonnes volontés pour la préparation de concerts avant la fin de l’année.
Une conférence se prépare aussi, pour faire connaître l’agent orange et ses effets monstrueux, encore aujourd’hui, sur la troisième génération née depuis la guerre (voir plus loin).
Le groupe de base des musiciens réunit, avec Ho Hai Quang, Samuel Fontaine, David Hoareau, Patrick Sida et reste ouvert aux musiciens solidaires. Ils peuvent trouver le contact avec l’association à : http://ho-hai-quang.com/index.php?page=links&lang=fr.
Le site est en cours de construction avec, outre les contacts, les premières musiques envoyées (avec ou sans parole). Elles sont de Patrick Sida et de Tran Quang Hai, cousin de Ho Hai Quang - la musique étant chez eux un don de famille. Tran Quang Hai est le fils du professeur Tran Van Khê, inventeur de l’ethnomusicologie, selon son neveu, et d’une grande renommée internationale.
Sur le site, la simplicité du graphisme parle par ses symboles : une guitare et six cordes de couleurs différentes, renvoyant aux couleurs des différents agents toxiques. L’agent orange (dioxine TCDD) était le plus connu : il a constitué de 62% à 65% des quantités déversées sur la forêt tropicale, mais il n’était pas le seul (voir ci-dessous).
La création de cette association vient rappeler que la solidarité avec les millions de Vietnamiens broyés dans leur corps et leur psychisme par les effets dévastateurs de ces produits violemment toxiques n’est pas une affaire du passé. Encore aujourd’hui, naissent au Vietnam des enfants atteints de monstrueuses malformations causées par la persistance des produits toxiques déversés.
Un Comité international de Solidarité s’est constitué en 2005, soutenu par des personnalités d’horizons très divers et de grand renom (voir ci-dessous). Tous les dons recueillis par Orange Dihoxyn et le produit des concerts à venir iront soutenir la bataille juridique internationale commencée il y a bientôt quatre ans.

P. David


Une longue bataille judiciaire

« Si les victimes vietnamiennes de l’Agent Orange étaient de nouveau déboutées, il s’agirait d’une deuxième injustice à la face du monde. Une impunité qui fermerait définitivement la porte aux futurs plaignants (je pense aux victimes de l’Uranium Appauvri) et ouvrirait toute grande la voie aux futurs grands massacres de ce jeune millénaire ».
Ainsi parlait André Bouny, président du comité international de Soutien aux victimes de l’agent orange et père adoptif d’enfants vietnamiens, lors de la 4e session du Conseil des Droits de l’Homme - regroupant 47 pays - au Palais des Nations, à Genève, le 27 mars 2007.
La première injustice avait frappé deux ans plus tôt, le 10 mars 2005, lorsque le juge Jack B. Weinstein, de Brooklyn, rejeta la plainte déposée le 31 janvier 2004 par 27 victimes vietnamiennes, visant les géants de l’industrie chimique et non le gouvernement américain.
Les victimes n’avaient pas choisi cette juridiction au hasard : ce juge est celui qui, moins de dix ans après la fin de la guerre, avait obtenu des compagnies industrielles productrices des produits toxiques, un arrangement “amiable” de 180 millions de dollars pour les vétérans américains eux aussi victimes des défoliants, tout au long de l’opération Ranch Hand (ouvrier agricole).
Vingt ans plus tard, la même juridiction, le même juge renvoie les victimes vietnamiennes à leur désespoir, en soutenant « qu’il n’y a rien dans les textes de la Loi internationale qui puisse interdire l’utilisation des herbicides ».
« La vraie question est de savoir si ce défoliant contient du poison », riposte André Bouny, fort des conclusions de la communauté scientifique internationale, qui répond “Oui” sans hésiter. Un poison terriblement tératogène.
Après cette première défaite, les victimes vietnamiennes ont déposé un dossier à la Cour d’appel le 30 septembre 2005. Le 16 janvier 2006, la défense des 37 compagnies a remis ses arguments, prétextant notamment que l’utilisation de l’agent orange visait à “protéger les soldats américains”, alors qu’ils ont été eux-mêmes intoxiqués, ainsi que leur progéniture. La Cour d’appel devait se prononcer en mars 2006. Elle a repoussé deux fois sa décision, pour rendre son verdict le 22 février 2008.
Les observateurs de la justice américaine constatent que le tribunal de première instance a subi les pressions du Département de la Justice et que c’est le Gouvernement des Etats-Unis lui-même qui est descendu dans l’arène, pour le procès en appel, en s’immisçant dans la plaidoirie au titre de l’« amicus curiae » (ami de la cour). Les règles fédérales de procédé d’appel prévoient que : « ... amicus curiae est accordé à participer à l’argument oral seulement pour des raisons extraordinaires ». C’est ce qu’a fait valoir le Gouvernement des Etats-Unis, le 18 juillet 2007, pour s’inviter dans une procédure civile, au plus grand mépris de l’indépendance de la justice.
La prochaine étape judiciaire sera la Cour Suprême des Etats-Unis d’Amérique, fraîchement restaurée par Georges Bush, qui y a placé des juges ultraconservateurs, nommés à vie.
« Je pense que le véritable recours pour les victimes vietnamiennes de cette guerre chimique illégale risque d’être celui du Droit International Humanitaire (DIH). Il est urgent d’inscrire dans les textes de loi l’« amicus victima », l’« ami de la victime », notion minimale de toute justice », commente dans un de ses articles (http://www.stopusa.be/) le président du CIS.

P. D.


Qu’est-ce que l’agent orange ?

Pendant dix ans, 84 millions de litres de défoliants ont été déversés sur la forêt tropicale du Vietnam. Parmi ces défoliants, il y avait l’agent Bleu contenant du cyanure, particulièrement efficace pour empoisonner les rizières, l’agent Vert, l’agent Blanc, l’agent Pourpre, l’agent Rose, selon les essences à détruire, et l’agent Orange.
L’agent Orange est contaminé par la Tétrachlorodibenzo-para-dioxine : la Dioxine TCDD, dite 2,3,7,8. à cause de sa composition moléculaire. C’est le plus puissant poison connu - un million de fois plus toxique que le plus nocif poison naturel - et aussi le plus durable.
Parmi les 37 sociétés qui ont fabriqué le poison, on compte entre autres Monsanto, Dow Chemical, Occidental Chemical, Uniroyal, Diamond Shamrock Chemical, Maxus Energy, Thompson, Hercules, qui sont les principales.

La mesure scientifique de la toxicité

Les scientifiques ont crée une unité appelée TEQ - contraction d’équivalent toxique - fixant une limite de toxicité pour la consommation des aliments. En France, la dose admise par kilo de poids corporel par jour pour une personne est de 1 à 4 picogrammes. Aux Etats-Unis, la dose admise est de 0,0064 picogramme, 160 fois moins que la norme française.
Au Vietnam, cette dose peut atteindre 900 picogrammes par kilo de poids corporel par jour pour une personne.
L’agent orange est une arme de destruction massive, dont seraient victimes 4,8 millions de Vietnamiens, selon une estimation récente (2005) de chercheurs américains.


Solidarité en actes

Les villages de la paix
Il faut les moyens financiers de faire un état des lieux afin de répertorier les victimes dans les campagnes. Il faut construire des centaines de « Villages de la paix », établissements qui accueillent les victimes de l’agent Orange au Vietnam. Il faut les équiper, accompagner la formation de personnel médical spécialisé. Actuellement, on estime entre 150.000 et 300.000, les enfants victimes de l’agent Orange. Si un « Village de la paix » accueille entre 150 et 300 victimes - ce qui est énorme car les handicaps lourds demandent une présence de personnel jour et nuit - il faudrait donc, au minimum, 1.000 «  Villages de la paix  » tout de suite pour les seuls enfants ! Actuellement, le Vietnam en compte onze, et seulement deux - le village de Van Canh à côté d’Hanoi et celui de l’Hôpital Tu Du, à Ho Chi Minh Ville - peuvent être considérés comme des établissements adaptés. (Source : CIS)

• “Collateral Damage” in Vietnam, du photographe Philip Jones Griffiths, est paru en 2006 aux éditions Trolley, Londres. L’auteur est un photographe d’origine galloise, né à Rhuddlan en 1936, et ancien directeur de l’Agence Magnum. Il couvre la guerre d’Algérie en 1962, et d’autres conflits majeurs à travers le monde, dont la guerre du Vietnam. Son livre “Vietnam, Inc.”, publié en 1971, a joué un rôle décisif dans le retournement d’attitude des Américains vis-à-vis de cette guerre.
Agent Orange, “Collateral Damage” in Vietnam, dramatique réquisitoire contre le terrorisme d’Etat, est l’épilogue de ce travail remarquable. Philip Jones Griffiths est un des membres du Comité international de Soutien, aux côtés de Avram Noam Chomsky (USA), William Bourdon et Coline Serreau (France), Karel Koster (Hollande), Mordechaï Vanunu (Israël), entre autres, et du Dr. Nguyen Ngoc Toan, membre du Comité Exécutif national de l’association Vava, au Vietnam (Association des victimes de l’agent orange/dioxine Vietnam, créée en 2004).
Les membres du CIS sont des scientifiques, des intellectuels, spécialistes du désarmement et du droit international.

• Voir aussi Bulletin n°4 (mars 2005) édité par le centre de perfectionnement des journalistes de Lille avec l’association des Journalistes du Vietnam (agent-orange-fr.pdf).