Culture et identité

Notre patrimoine, notre richesse

Tribune libre

Témoignages.re / 11 janvier 2010

(Trop) longtemps négligée hier, notre richesse patrimoniale s’annonce aujourd’hui comme une priorité capitale, sur tous les plans : culturel, cultuel, archéologique, historique, mémorial, etc.

Au Groupe de recherches sur l’archéologie et l’histoire de la terre Réunionnaise (GRAHTER), nous avons dès notre création — il y a plus d’une décennie — commencé à la recenser. Nous espérions que les instances concernées nous suivraient et nous encourageraient, car le projet mérite une politique ambitieuse de valorisation au moins historique et culturelle. Oui, l’histoire de la terre réunionnaise est en mouvement, ce qui contraste fortement avec l’intérêt encore figé de nos élus.

Il est un fait indéniable : l’histoire de notre île est confinée chez nos anciens. Aussi la récolte de leur mémoire est-elle indispensable pour comprendre cette histoire, qui est celle du peuple réunionnais. Cette récolte est urgente, car chaque ancien qui s’éteint est une bibliothèque, un puits de connaissances, qui disparaît à tout jamais.

Nos anciens ont marqué l’histoire de leur île, notre île : celle de leur chemin, de leur allée, de leur ruelle, de leur rue, de leur quartier, de leur village, de leur ville, de leur commune, voire de leur île toute entière, où ils ont laissé leur empreinte. Une empreinte malheureusement souvent enfouie, qu’il convient de déterrer.

Nos anciens ont vécu trois âges. Entrés dans le 3ème âge, quelques-uns ont atteint l’âge de 100 ans, plus rares sont ceux qui l’ont dépassé (mais leur nombre n’est pas négligeable, puisqu’ils étaient une trentaine en l’an 2000, et seraient le triple dix ans après). Ils ont connu trois siècles ou deux. Bien sûr, certains n’y sont plus. Car, immanquablement, ils ont fait leur temps et ont tiré leur révérence, nous laissant orphelins. Mais orphelins et à la fois riches de leur héritage, héritage que les héritiers que nous sommes tous (et non leurs seuls héritiers de sang) ignorent. En sommes-nous conscients ? Pas vraiment, quand cet héritage reste ainsi enfoui et aux yeux de nous tous.

De quoi sera fait demain, sinon de ce qu’hier nous est resté ?

Heureusement, le Groupe de recherches sur l’archéologie et l’histoire de la terre réunionnaise GRAHTER est parvenu à sauvegarder la mémoire d’un certain nombre de ces anciens. Citons de façon non exhaustive : Pierre « le métis », ouvrier manuel aux mille métiers ; Gramoun Niflore de Villentroy Saint-Paul ; Antoine Volnay le rescapé saint-pierrois du « Ville d’Alger », qui a tiré sa révérence après avoir atteint son siècle ; Marie-France Dijoux de Cilaos, partie juste avant d’atteindre son centenaire ; Jérôme Lusinier de Sainte-Rose (celui qui nous a indiqué l’emplacement des vestiges d’habitation d’esclaves dans la forêt du Petit-Brûlé, ce qui nous a permis de déclencher déjà trois séries de fouilles archéologiques) ; Raphaël Calciné, le bâtisseur de la fameuse Église de Sainte-Anne… Ils étaient de tous les coins de l’île, même les plus reculés.

Ils nous ont parlé d’eux, de la dureté comme de la douceur de la vie à leur époque, du travail aux champs ou au bord des routes, du goût de la besogne bien faite, du manque de tout, de la faim, des privations, de leurs espoirs et espérances, de leurs préoccupations pour leurs progénitures, etc. Ils nous ont appris la vie quotidienne, celle qu’ils ont connue chaque jour. Ils nous ont raconté ceux qui sont partis. Ils avaient tous des occupations. Car, en leurs temps, pour pouvoir manger, il fallait se retrousser les manches : celui qui restait les bras croisés ne faisait pas long feu. Ils ont travaillé la terre et exploité ce qu’elle produisait. Ils ont travaillé les matériaux les plus divers, le fer, le bois, la pierre, etc. Ils ont construit de leurs propres mains, sans machines, avec leurs outils (souvent fabriqués par eux-mêmes).

En un mot, ils ont bâti notre pays. Nous les appelons les ouvriers-ingénieurs. Ils ont vécu au rythme des campagnes et du fonctionnement des usines sucrières. Ils ont connu les saisons des productions légumières et fruitières.
Ils ont connu le franc CFA (Colonies françaises d’Afrique), le franc français et l’euro. Ils ont connu les tickets de rationnement pendant la guerre. Ils ont connu les bons d’achat, les carnets de crédit. Ils ont toujours été actifs, ont toujours voulu apprendre, découvrir et évoluer, mais ils n’en avaient point les moyens. Ils se soignaient avec ce que la nature leur procurait.
Ils ont connu des existences de privations, certes. De sacrifice aussi, quand ils ont souvent vécu pour les autres, parce qu’ils étaient toujours prompts à partager le peu dont ils disposaient.

Une constante : la foi dans les valeurs de la famille, du travail, au-delà de la diversité de leurs existences. Leurs journées débutaient par une prière en scrutant le ciel, une leçon de morale ; elles s’achevaient par une réflexion, une prière encore. La prière ponctuait chacune de leurs actions, chacun de leurs regroupements.

Tous ces anciens, ces vieux, ces gramounes, comme on les appelle affectueusement, mais qu’on néglige paradoxalement, s’illuminent de l’intérieur lorsque nous les rencontrons : elles et ils éprouvent le besoin de parler, d’être écouté(e)s.

Il faut aller à l’écoute de leurs riches vies : elles sont aussi étonnantes qu’émouvantes.

Pourquoi eux ? Parce que nous devons manifester un peu de reconnaissance pour ce qu’ils nous ont apporté. Leurs vies n’étaient pas des romans, mais des réalités, celles du quotidien. Ce sont des exemples pour nous, pour les générations à venir.

À leur époque, ces bâtisseurs n’étaient pas seulement des ouvriers. Ils étaient ingénieux. Comme avant eux les esclaves, puis les engagés, qui ont trimé sur la terre de notre île. Imaginons un seul instant leur quotidien : ils ne disposaient nullement de tout ce dont nous possédons aujourd’hui. Ils ont dû se débrouiller, ils ont eu à imaginer, à inventer. Et ils nous ont légué leur technicité, leur ingéniosité.

Nous avons hérité beaucoup d’eux. Tout cet héritage nous tend les bras. Mais nous n’utilisons qu’une infime partie de cet héritage, uniquement ce qui nous arrange… comme les traditions culinaires qui plaisent à nos palais, mais que faisons-nous du reste ? Nous oublions un peu trop vite qu’ils ont permis à notre île de redresser la tête pendant des périodes de pénurie.

Un constat : à leur époque, pas si lointaine encore, le travail courait derrière l’homme ; aujourd’hui, c’est l’homme qui court derrière le travail. Pour n’en pas dire plus, comment accepter qu’un jeune quitte le système scolaire sans être capable de lire et d’écrire ? Nos anciens, eux, en aucun cas ne baissaient les bras, des bras qu’ils ne croisaient jamais…

Le Groupe de recherches sur l’archéologie et l’histoire de la terre réunionnaise a rencontré nos anciens. Plusieurs ouvrages en rendent compte : “Dialogue avec les anciens”, “Quatre Bénédictins”, “Le rescapé”, “D’hier et d’aujourd’hui”, “Arrière-petit-fils d’esclave”, “Les centenaires de l’an 2000”, etc.

Ces anciens étaient centenaires ou âgés entre 70 et 80 ans. Une décennie après, il n’en reste pratiquement plus, car après avoir fait leur temps, il a bien fallu qu’ils nous quittent lorsque leur heure est venue, immanquablement. D’autres centenaires, d’autres gramounes les ont remplacés. Eux aussi vont faire leur temps et partir.

Le Groupe de recherches sur l’archéologie et l’histoire de la terre réunionnaise a emmagasiné un certain nombre de récits de vie qui ne demandent qu’à être publiés. Citons ceux de feu le Docteur Guy Hoarau, le fameux « Ti-Guy » de Saint-Joseph ; de Mme Saïd, 102 ans, la vendeuse de pistaches du Casino du Port ; d’Alix Elma, l’ancien maire de Sainte-Rose ; de Madame Lépinay, 93 ans ; de Madame Narayanin, 82 ans... Et les 75 centenaires de 2010.

Le Groupe de recherches sur l’archéologie et l’histoire de la terre réunionnaise, c’est aussi une équipe de passionnés, spécialistes en archéologie, anthropologie, ethnologie, histoire... des enseignants, journalistes, photographes, chercheurs, qui ont fait leurs preuves sur le terrain et auprès des anciens. Le GRAHTER bénéficie du concours de près de 200 personnes bénévoles, qui collectent des informations au travers de toute l’île et les remontent à l’association.

Si toutes ces précieuses sources de notre passé restent enfouies, c’est la mémoire d’au moins tout le siècle écoulé qui resterait enfouie. C’est-à-dire en passe d’être oubliée et… perdue à jamais.

Il est par conséquent extrêmement urgent de les faire partager au plus grand nombre…

Attention, le temps ne nous appartient pas ! Ainsi, quelques exemples
Lundi 7 décembre 2009, a été inhumé l’Étang-Saléen Joseph Transta De Boisvilliers ; il avait 101 ans. Deux jours après, a quitté ce monde Odile Cadet du Moufia ; elle avait eu 100 ans. Deux jours après encore, ses proches ont enterré la Saint-Pauloise de Bois-de-Nèfles Léonie Miranville ; elle avait 102 ans.

Trois de nos centenaires sont ainsi partis en si peu de jours. Ils avaient atteint l’âge canonique, l’âge rêvé de 100 ans, ces trois gramounes. Mais en ce seul mois de décembre, rien qu’en écoutant les avis de décès à la radio, nous avons appris le départ d’une bonne dizaine de centenaires. C’est la vie ! La vie, c’est aussi la mort ! Pendant ce temps, d’autres « gramounes » ont atteint le respectable âge de 100 ans.

Cela nous inspire cette réflexion : à La Réunion, nous ne célébrons pas nos anciens comme il se doit. Nous négligeons de consulter leur mémoire. Leur mémoire, c’est la mémoire de notre île, pourtant ! Un ancien qui disparaît, c’est tout un pan de cette mémoire qui disparaît. À tout jamais. Lorsqu’ils disparaissent, malheureusement ils ne font pas la une des médias.

Au cours de cette même semaine où trois de nos centenaires s’en allaient vers un monde qu’on dit meilleur, sûrement moins ingrat que le nôtre, à côté de chez nous, nos voisins mauriciens célébraient les 102 ans d’une dame, une « grand-mère pas comme les autres », une « super mamie », qui, « malgré son âge, mène elle-même sa petite barque tranquillement ». « Quand Jeanne Dhoorah est dans les parages, il est quasiment impossible de l’ignorer. Et malgré son âge, cette grand-mère dynamique revendique son autonomie. Elle confie : « J’aime me débrouiller toute seule car je ne veux être un fardeau pour personne ». Si vous l’interrogez sur un sujet d’actualité quelconque, dit un journaliste qui l’a rencontrée, Jeanne devient intarissable. Un autre de ses atouts : sa bonne mémoire ! La vieille dame ne se fait pas prier pour raconter de belles histoires d’antan : « C’était la belle époque… ».

Elle aime partager. Autant de qualités dont, à côté de chez nous, nos voisins mauriciens savent tirer profit. À nous de nous atteler à pareille tâche ! Nos anciens sont de riches mémoires, prêtes à nous en faire profiter. À nous, Réunionnais, de faire l’effort d’aller vers eux, si nous voulons être riches demain.

Nous tenons à le répéter, le GRAHTER s’est donné pour tâche — entre autres — de recueillir ces mémoires, autant que ses maigres moyens le lui permettent. Encore un effort est nécessaire : publier ces récits de vie que l’association a recueillis. Sinon, ce sont richesses qui dorment, enfouis…

L’objectif du GRAHTER est avant tout d’effectuer des recherches archéologiques et de recueillir l’histoire de notre île de La Réunion auprès de personnes qui ont vécu ou vivent encore sur la terre réunionnaise et de la publier.
Il faut savoir que l’histoire de notre île se trouve dans sa population elle-même. Elle ne se trouve pas dans les romans dits « historiques » mais coupés de la réalité et autres récits écrits autrefois par des voyageurs de passage et autres curés également de passage, et surtout pas dans les écrits de maîtres d’esclaves, de maîtres d’engagés indiens, de maîtres de travailleurs de la terre chinois, de maîtres de métis… Actuellement, sur la base des archives écrites, des historiens retracent cette histoire. Mais rien ne vaut l’histoire recueillie auprès de ceux qui l’ont vécue.

L’histoire de notre pays se situe-elle au 17ème siècle ou au 10ème siècle ? Qui peut affirmer avec certitude que notre histoire à commencer au 17ème siècle ?
Il faut faire parler la terre réunionnaise pour connaître la vérité historique.
Nos responsables politiques sont-ils prêts à faire cet effort avec le Groupe de recherches sur la terre Réunionnaise ?

 Marc Kichenapanaidou 
Président du GRAHTER, Groupe de recherches sur l’archéologie et l’histoire de la terre réunionnaise


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