Culture et identité

Part de l’Islam dans la culture réunionnaise

L’Islam de La Réunion : un modèle pour la République ? —1—

Témoignages.re / 8 février 2010

Le 28 janvier dernier, le Palais Bourbon, siège de l’Assemblée nationale, accueillait un colloque intitulé "L’islam de La Réunion : un modèle pour la République ?". Ce colloque se tenait au moment où, en France, plusieurs débats relatifs à l’identité sont lancés. Houssen Hamode, président de l’Association musulmane de La Réunion et vice-président du Conseil régional du culte musulman, est intervenu pour expliquer ce qu’est l’Islam à La Réunion.

« Monsieur le Délégué Interministériel pour l’Egalité des Chances des Français d’Outre-mer
Mesdames, Messieurs les Parlementaires
Monsieur le Président du Conseil Français du Culte Musulman
Mesdames, Messieurs,
Bonsoir,
Assalam aleikum,
Que la Paix soit avec vous

Je voudrais tout d’abord remercier M. Patrick Karam, délégué Interministériel pour l’initiative de ce colloque relatif à l’Islam de La Réunion et pour son invitation à y participer en qualité d’intervenant.

Je le remercie d’autant plus qu’en souhaitant mon intervention : il a privilégié le témoin à l’historien ou à l’universitaire et il en a aussi mesuré le risque de subjectivité par rapport à une approche plus empreinte de rigueur scientifique.

J’appartiens en effet à la Communauté musulmane réunionnaise et plus précisément à sa composante sunnite. Je suis né à La Réunion alors que mon père était natif d’une région à forte et ancienne présence musulmane dans le Gujarât en Inde. Il avait émigré avant l’indépendance de ce pays et était détenteur par conséquent d’un passeport de sujet britannique. Il avait pris femme dans l’île, une non musulmane appartenant à une famille hindouiste.

Je préside l’Association Musulmane de La Réunion, créée en 1982, dans un réflexe de défense suite à des attaques racistes. Elle accueille toutes les sensibilités musulmanes, Sunnites et Chiites, et je suis par ailleurs Vice-Président du Conseil Régional du Culte Musulman dont je suis un élu depuis sa création en 2003.

C’est donc à ce titre que je vais m’efforcer de vous parler de l’Islam à La Réunion (terme que je préfère à celui de l’Islam de La Réunion), et notamment des aspects qui pourraient expliquer, sans prétention aucune, qu’il puisse servir de modèle pour la France, pour la République, puisqu’il s’agit du thème de notre colloque. »


Le peuplement de l’île

« I – J’aborderais en premier lieu, le peuplement de l’île avec quelques repères géographiques et historiques.

Habitée à partir de la deuxième moitié du 17e siècle et française depuis cette date, l’île Bourbon a une histoire marquée :

- Par son positionnement géographique dans l’Océan Indien, sur la route maritime des Indes (la route des épices) et à proximité de Madagascar et de la côte orientale et australe de l’Afrique.

- Par l’intérêt commercial qu’elle présentait pour la puissance coloniale et plus particulièrement après la perte par la France de l’île de Saint-Domingue.
L’île a été longtemps sous la gestion directe et privative de la Compagnie des Indes Orientales.

Aux colons venus d’Europe et notamment de France se sont joints, dès le départ, des esclaves originaires de Madagascar, et ensuite ceux prélevés sur la côte africaine, principalement dans la région correspondant à l’actuel Mozambique.

A la suite de l’abolition de l’esclavage en 1848, une masse importante d’engagés, pour l’essentiel originaires du sud de l’Inde, a rejoint les plantations de canne de sucre, au point de finir par égaler la population résidant dans l’île.

D’autres apports, minoritaires, qui ont concerné les Comores et le sud de la péninsule arabique, ont été encore nécessaires pour la construction et le fonctionnement des usines sucrières, et pour les grands chantiers d’infrastructure de la fin du 19e siècle à savoir le port et l’aéroport.

Après 1850 se sont installés des Chinois de Canton, et des Indiens gujarâtis tous musulmans sunnites. Ces deux groupes ont rapidement acquis une position privilégiée dans le secteur du commerce.

Enfin, à une époque plus récente, sont venus parachever cet ensemble, des originaires de l’archipel des Comores et en particulier de Mayotte, ainsi que des Indo-pakistanais de Madagascar également appelés "Karanas" en majorité musulmans chiites, et des Métropolitains. »


La présence de l’Islam à La Réunion

« II – J’aborderai maintenant la présence de l’Islam dans l’île avec une communauté musulmane plurielle, riche de sa diversité au plan des origines géographiques et au plan des pratiques cultuelles.

Cette communauté est forte d’environ 60.000 personnes. Il s’agit d’une estimation, en l’absence de recensement officiel, interdit sur les bases confessionnelles.

Elle est en tout état de cause supérieure à 5% de la population en raison d’un important et très récent mouvement migratoire de Mahorais.
Si des musulmans étaient certainement présents parmi les esclaves vu les lieux de leur prélèvement, ils n’ont laissé bien entendu aucune trace.
Il existe par contre des données notamment à travers des récits, des dessins et des lithographies s’agissant de pratiques rituelles et culturelles d’engagés indiens indiquant leur appartenance à l’Islam.

La composante musulmane actuelle est constituée de deux groupes principaux au plan ethnoculturel, et d’importance équivalente en terme numérique :

D’abord les Indo-musulmans

Il s’agit des descendants d’originaires du Nord-Ouest de l’Inde et plus particulièrement des districts de Surat et Bharuch dans l’actuel Etat du Gujarat.
Cette région littorale donnant sur la mer d’Oman et l’Océan Indien a été très tôt en relation commerciale avec le monde musulman (arabe, perse et africain).
L’installation de cette communauté dans l’île remonte au milieu du 14e siècle et s’est amplifiée pendant la première moitié du 20e siècle.
Il s’agissait alors exclusivement de Gujarâtis, musulmans sunnites de rite hanafite, improprement appelés z’arabes.
Ils sont à l’origine de l’organisation de l’Islam à La Réunion avec la réalisation de la quasi-totalité des mosquées, des écoles coraniques (medersah) et des cimetières musulmans (kabalstan), et de la création des associations de gestion.
Ils ont été rejoints récemment par environ 3.000 musulmans Chiites également d’origine Gujarâtie, venus de Madagascar après l’indépendance en 1960 et à la suite d’une succession de troubles ayant secoué ce pays.

Ces Chiites se repartissent en trois communautés :

Les Isnasheree Khojas appelés également Imâmites sont des duodécimains qui constituent le groupe le plus important à l’image du courant Chiite dominant en Iran, en Irak et au Liban.
Administrativement leur congrégation est rattachée, ou a des liens avec des Conseils régionaux basés à Madagascar, en Afrique de l’Est et en Inde.

Les Daudi Bohras appelés également Fatémis qui eux sont issus d’une branche ismaélienne. Ils appartiennent à une communauté très structurée et dont le Chef spirituel est le Daï e Mutlaq, le 52e d’une lignée ininterrompue qui a pris naissance au Yémen, et dont le siège est en Inde à Bombay et à Surat.

Les Ismaéliens appelés également Nizârites dont le chef spirituel est le 49e Imam héréditaire, Karim Aga Khan.

Le deuxième groupe est constitué par les originaires de l’archipel des Comores.

Ils sont environ 30.000 originaires des trois îles constitutives de l’Union des Comores, de Mayotte et également de Madagascar (les Comoriens étaient fortement implantés dans la grande île en particulier dans les régions de Majunga et de Diego Suarez).
Ils sont musulmans Sunnites, de rite Chaféite et ne gèrent qu’une seule mosquée dans l’île.

Cette composante comorienne relève des mêmes institutions et structures (mosquées - medersah et cimetières) gérées par les Indo-musulmans sunnites avec le sentiment partagé d’appartenir à la Umma, à la même Communauté religieuse.

De culture arabo-africaine, proches de leurs cousins de Zanzibar et d’Afrique de l’Est, ils continuent à pratiquer des langues de la famille Swahilie, contrairement aux Indo-musulmans sunnites qui eux ont perdu l’usage du Gujarâti. »

(à suivre)



Un message, un commentaire ?



Messages






  • Monsieur Houssen Hamode, vos propos me touchent beaucoup. Votre salutation est chaleureuse.
    Une journaliste m’a dit qu’il est dangereux de confondre "islam" et "musulman". Pour le commun des mortels, il n’y a pas de différence ; vous-même vous semblez utiliser le terme ’islam" sans problème. Voudriez-vous me faire l’honneur de m’apporter un éclairage à ce sujet ? Je vous remercie.

    Article
    Un message, un commentaire ?


Kanalreunion.com