Culture et identité

Pas de conclusions trop hâtives, surtout !

Saint-Paul, capitale de l’archéologie —1—

Témoignages.re / 21 mai 2010

Au cours de travaux de fouilles au centre-ville de Saint-Paul, des ouvriers ont découvert des vestiges archéologiques. Nous avons interrogé l’archéologue Éric Kichenapanaïdou. Voici ses réponses.

Cuve ou silo ? Peut-on dater ces vestiges ?

- É. K. : Un puit ? Un silo ? Une cuve ? Aucune certitude, pour le moment. La seule chose que nous pouvons constater, c’est que cette structure se présente comme une construction enterrée, qui aurait pu servir de réceptacle de conservation, ou bien un lieu d’alimentation en eau, de stockage, etc. D’ailleurs, nous n’avons nettoyé que le haut de cette structure. Nul ne sait si lors de son utilisation, elle se présentait comme nous l’avons déterrée. En réalité, il nous faut fouiller plus en profondeur tout autour d’elle, sur un même niveau et sur un espace plus étendu pour voir si nous ne trouverons pas d’autres structures qui l’accompagneraient.
Par ailleurs, l’essentiel est de trouver ce qu’on appelle dans le jargon archéologique son "sol d’occupation". C’est en quelque sorte le lieu contemporain de vie qui serait en rapport avec l’utilisation de la structure.
C’est sur ce "sol d’occupation" que nous aurons l’opportunité de trouver du matériel archéologique que l’on qualifie alors de "matériel en place". Ce "mobilier" in situ pourra alors nous donner des informations pertinentes concernant l’identité chronologique et culturelle du site. En clair, c’est par "datation relative", donc en relation avec des objets similaires déjà connus, que nous pourrons savoir la fourchette chronologique adéquate.
À titre d’exemple, si les tessons de porcelaine trouvés ou les morceaux de pipes en céramique trouvés peuvent nous donner des indications sur leurs lieux de fabrication, on aura une idée de la chronologie du site.
Pour le moment, le matériel trouvé ne semble pas être en place.
En effet, ce dernier, fait partie des déblais issus du creusement dû à la découverte et non sur un sol "identifié". Le métal, les morceaux de porcelaine, de céramique ou le matériel osseux trouvé lors de la découverte ne peuvent pas être de prime abord pris en compte pour une datation relative. Du moins, c’est ce que veut une démarche archéologique saine.
Enfin, même si nous avons retrouvé des traces de charbon, ce dernier ne peut être utilisé comme élément de datation absolue. En effet, les datations au carbone 14 ne sont efficaces que sur des données chronologiques très anciennes pouvant dépasser 5.000 ans.
Effectivement, plus on se rapproche dans le temps de nos chronologies plus récentes, comme le XVIIème, le XVIIIème et le XIXème siècles de notre ère, ce qui nous concerne le plus, plus les résultats au carbone 14 peuvent être improbables, voire aberrants. À titre d’exemple, on pourrait avoir une porcelaine parfaitement identifiée par datation relative au XVIIIème siècle, alors que la datation absolue faite sur du charbon retrouvé avec la même porcelaine nous donnerait une datation du XVIème siècle avec une marge de plus ou moins de 400 ans. Dans ce cas, le XVIIIème siècle est pris en compte, mais les autres siècles aussi. La datation relative serait alors plus précise, plus pertinente nous concernant.
Néanmoins, l’analyse physico-chimique du charbon peut nous donner des éléments pertinents sur la nature d’un foyer utilisé. Si "foyer" il y a eu.
En effet, certains archéologues ont fait appel à la physique nucléaire pour l’analyse des "foyers". Calquer notamment sur les procédés de contrôle de combustion qu’on retrouve dans les centrales nucléaires. En clair, en utilisant ces méthodes, ils ont pu déterminer la température presque exacte d’un feu qui a brûlé il y a près de 10.000 ans (exemple des foyers magdaléniens du site de Pincevent en Ile-de-France). Par ailleurs, toujours sur ce même site, certains foyers ont pu livrer la teneur des aliments qui y ont été cuits. Effectivement, l’analyse des graisses retrouvées sur les charbons a pu indiquer qu’on avait à cette époque fait cuire du renne avec du cresson. Bref, voilà ce que peut prouver en partie un élément organique tel que le charbon.

Comment avez-vous procédé pour protéger cette structure ?

- É. K. : Plusieurs questions se sont alors posées lors de cette découverte patrimoniale. Devant une découverte fortuite, voire exceptionnelle, comment réagir ?
Il est clair que plusieurs paramètres sont à prendre en compte.
Le contexte tout d’abord. Cette découverte s’est faite lors des travaux du PRU (Plan de réaménagement urbain) sur le centre-ville de Saint-Paul. Un programme impliquant un budget et un timing est donc engagé. Néanmoins, comme beaucoup de programme d’urbanisation, ce dernier n’inclut pas forcément quelles sont les mesures à prendre lors de la découverte d’un site archéologique.
C’est donc dans l’improvisation que les procédures de protection se sont mises en place. La mairie de Saint-Paul a en premier lieu parfaitement réagi en prévenant la Direction des affaires culturelles. Par ailleurs, la municipalité n’a pas hésité à faire appel à son personnel disposant de qualifications dans ce domaine. Enfin, le secours du service culturel, qui a demandé aux connaissances extérieures de se déplacer sur les lieux de la découverte, a tout aussi été le bienvenu.
C’est donc in situ qu’il a fallu faire des propositions techniques pour que des décisions en aval puissent être prises en compte. C’est en discussion avec les responsables des travaux, les personnes précitées de la mairie et de la DRAC, que la proposition de repousser à une date ultérieure une éventuelle opération archéologique plus conséquente a été prise. Ainsi, un consensus a été établi entre les différentes parties sur le fait de pouvoir reboucher le trou de la découverte momentanément, afin que puissent s’achever les travaux du centre-ville. Cette concertation technique a donc été entérinée par une prise de décision finale par Mme la députée-maire, M. le sous-préfet et la DRAC.
Au-delà de cette démarche administrative et décisionnelle, il a fallu entre-temps offrir au site un maximum de protection.
Pour mieux comprendre la démarche "terrain" de protection urgente, on peut dire que celle-ci est comparable aux gestes de premiers secours que peut apporter un "sauveteur secouriste". Ici, la "victime" est l’objet découvert. Le danger immédiat est sa destruction, sa dégradation, voire sa disparition. Il fallait donc "sécuriser" le site, ce qui était plus ou moins fait, par le balisage des travaux déjà entamés du PRU. D’ailleurs, des consignes ont été données devant le flot des badauds, afin que seuls ceux qui auraient à travailler sur la structure puissent avoir accès à cet espace.
L’étape suivante a consisté à préparer les conditions nécessaires pour l’examen de l’objet mis à jour, mais aussi à préparer les futures conditions de fouilles. Pour ce faire, il a fallu dégager entièrement la partie cachée de la structure, pour en faire les relevés métriques en xyz. Dans la mesure où nous n’avions pas forcément les conditions idéales pour une fouille archéologique, il s’agissait de "limiter la casse". D’où l’ouverture d’un carré relativement court pour dégager au moins un ensemble horizontal cohérent de la structure.
Enfin, la plupart des déblais étant hors contexte, le matériel retrouvé ne pouvait être utilisé pour une quelconque interprétation spatiale. En clair, la stratigraphie ayant été perturbée sur le lieu de la structure, il était fort difficile de pouvoir faire un lien direct entre le petit mobilier fragmenté et la structure.
Par manque de temps et de moyens, nous aurons pu optimiser cette procédure de protection. En effet, nous aurions pu effectuer un certain nombre de relevés stratigraphiques des tranchées latérales droite et gauche adjointes au lieu de la découverte, — ces dernières pouvant nous donner des informations pertinentes sur la taphonomie des dépôts sédimentaires. En clair, "l’historique" de ce sol nous permettrait d’avoir les éléments nécessaires pour retrouver le "sol archéologique de la découverte". Il faut savoir que la lecture stratigraphique du site nous permet de lire l’évolution géologique du lieu, ses bouleversements, ainsi que les actions anthropiques associées.
Quelques belles photographies d’échelle aux heures permettant la mise en relief de la structure auraient été tout aussi idéales.
Nous avons cependant eu des points topographiques pour indiquer le lieu exact de la découverte, afin d’élaborer un début de plan du site avec le repérage exact de la structure.
Dans l’éventualité d’une future fouille, les quelques points cités plus en haut (notamment le relevé stratigraphique, et les photographies devront impérativement être inclus au programme).

(à suivre)


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