Culture et identité

Pas de conclusions trop hâtives, surtout !

Saint-Paul, capitale de l’archéologie —2—

Témoignages.re / 22 mai 2010

Non loin de la mairie de Saint-Paul, des ouvriers ont découvert, il y a peu, des vestiges. La question de sa protection a été abordée dans notre édition d’hier en page 10 par Éric Kichenapanaïdou, archéologue réunionnais. Dans celle-ci, il explique notamment les raisons de son opposition à l’ouverture de la dalle

É. K. : Mon opposition à l’ouverture de la dalle ?
Deux raisons très importantes peuvent être évoquées contre l’ouverture de cette dalle ou bouchon. Toutes les deux sont en lien avec des mesures de sécurité.
Il s’agit dans un premier temps de la sécurité des personnes, puis dans un second temps de la sécurité de l’objet archéologique.
Nous avons une structure comportant un bouchon, sans en connaître son contenu, nous savons qu’il est fort probable que son contenant soit enterré depuis des années voire des siècles. L’air qui y est enfermé pourrait être toxique, voire mortel. Nous avons une liste d’archéologues qui, sans aucune protection, se sont retrouvés piégés par ce phénomène. Le cas le plus illustre est celui de la découverte de la tombe de Toutankhamon : les "découvreurs" ont été intoxiqués, puis sont morts de maladies. À l’époque, on parla de "la malédiction des pharaons". Il faut savoir que, dans le cas du fonctionnement des silos enterrés, les archéologues ont une très grande expérience.
Effectivement, nous avons des silos depuis le néolithique, avec des bouchons d’argile pour certains, puis des bouchons en pierre pour des époques ultérieures (des périodes antiques, au Moyen-Age, jusqu’à récemment). Leur fonctionnement était simple : on stockait les céréales dans le contenant, puis la fermentation des éléments stockés permettait l’émanation de gaz conservateurs. Par la suite, quand le contenu était épuisé, on brûlait le contenant pour faire une purification.
Auquel cas, si la structure de Saint-Paul se trouve être un genre de "puits", l’humidité, l’air, l’eau stagnante peuvent être le lieu d’infections bactériennes. Pour anecdote, j’ai un ami archéologue qui a fouillé des latrines datant du Haut Moyen-Âge. En dépit de gants et de masques, il s’est retrouvé avec une maladie de la peau indéterminée à notre époque et pas un seul dermatologue n’a pu lui venir en aide. C’est pour cette raison que la protection des fouilleurs n’est pas à négliger. Les chaussures de sécurité et le casque ne sont pas un luxe mais bien des protections nécessaires.
L’année où j’ai commencé mes études en archéologie (1992), un accident mortel de chantier AFAN (maintenant rebaptisé IFAN) avait eu lieu. C’est suite à cet accident que des contrôles de sécurité, ainsi que l’obligation de protéger les fouilleurs, sont survenus. Malgré tout, les consignes de sécurité n’étaient pas forcément appliquées à la lettre.
Ma deuxième opposition à l’ouverture du bouchon est, d’ordre méthodologique et scientifique. Tant que nous n’avons pas la possibilité d’effectuer une fouille archéologique, avec un décapage horizontal permettant de mettre en contexte la structure découverte, l’acharnement qu’on aura sur cette structure restera de l’ordre "événementiel" et non structurel. Il me semble que l’ouverture du bouchon pour voir si un trésor, des squelettes, de la poudre à canon, etc. s’y trouvent risque de réduire fortement les perspectives archéologiques d’un futur chantier.
Par ailleurs, la fouille du contenant de cette structure pourrait être fort décevante pour beaucoup. En effet, il s’agit de fouiller ici en profondeur, par paliers, en respectant l’ordre taphonomique du contenu et du contenant. On n’est donc pas ici sur de la trouvaille, mais plutôt sur du travail.
Il est relativement important d’insister sur la méthodologie scientifique qui consiste à ne pas interpréter trop tôt les découvertes archéologiques. Avec les suppositions, nous pouvons construire des montagnes de rêves, qui sont avancées comme vérités par la suite. Personnellement, je m’interdis de me prononcer sur des interprétations évasives qui pourraient camoufler une autre réalité.
Des données historiques, des archives, parlent d’un ancien casernement, de magasins de la Compagnie des Indes, etc., du temps où la ville de Saint-Paul n’avait pas de réseaux d’assainissement, de récupération d’eau douce et que ses habitants allaient à la Grande-Fontaine pour récupérer de l’eau. Tout cela, ce sont des informations historiques importantes, que je n’ai cessé d’entendre autour de moi, mais en aucun cas il ne s’agit d’informations archéologiques.
Les informations archéologiques sont à construire. Elles pourraient recouper ces données historiques, mais pour cela il faut absolument que les liens soient faits scientifiquement. Car, il ne faut pas l’oublier, des civilisations entières, des périodes chronologiques telle que la préhistoire ont ainsi été découvertes. Il serait fort dommageable de tomber dans le piège des premiers "interprétateurs des découvertes de l’archéologie", qui consistaient à dire que "les silex taillés" des hommes préhistoriques étaient des "pierres de foudre" et que les palais néo-assyriens étaient les "temples des enfants d’Adam et Ève". La situation archéologique réunionnaise ne semble pas être très éloignée de cette réalité.

Faut-il d’autres spécialistes pour continuer les investigations ? A-t-on une indication sur d’autres découvertes ?

- É. K. : Pour être clair sur cette question, un de mes professeurs à la Sorbonne nous répétait inlassablement que « la compétence d’un bon archéologue, c’est de n’en avoir aucune ». De prime abord, cela pourrait être surprenant d’entendre ce genre de remarques. Dans un monde où tout est affaire de spécialistes, cela semble être mal placé. En vérité, cette phrase prend du sens quand on voit ce qu’un directeur d’opérations archéologues doit être en capacité de faire pour mener à bien un chantier.
L’archéologie est avant tout un travail d’équipe. Cela va de l’organisation administrative et financière à la gestion du personnel, sans compter l’indispensable capacité à donner une directive scientifique claire sur les opérations à mener. L’archéologue peut être comparé à un chef d’orchestre qui donne le tempo à une multitude de musiciens. Un chef d’orchestre qui a connaissance d’un ou deux instruments de sa formation. Cependant, sans orchestration, nous risquons d’avoir une musique dissonante. Il en est de même pour l’archéologie. Cette dernière, peut faire appel à une multitude de spécialistes pouvant donner des réponses aux questionnements lors de la mise à jour des vestiges.

Ainsi, pour l’étude du sol et son évolution stratigraphique et géologique, un géologue semble être nécessaire. De même, pour l’étude des ossements d’animaux, un archéoozologue peut être indispensable. Ainsi qu’un topographe pour les plans du site, un anthropologue de terrain (archéologue spécialisé sur les ossements humains, etc.), un carpologue (spécialiste des graines), un céramologue (spécialiste dans l’étude et l’analyse des tessons de céramique), des lithiciens (pour les pierres taillées).

La liste peut être longue en fonction des besoins, car, au-delà des domaines de l’archéométrie ou de l’archéoscience, où nous avons des spécialistes dévoués à l’archéologie, des recherches complémentaires avec des spécialistes d’autres disciplines peuvent apporter des informations pertinentes, quand ces derniers recoupent formellement les données archéologiques. Les traces écrites par archivage de l’histoire ou l’oral tels que l’anthropologie sont alors bien précieuses.
Mais là encore, la prudence est de mise dans les connexions d’interdisciplinarité. L’archéologue ne doit pas oublier qu’au-delà de l’orchestration des équipes, il se doit de pouvoir mener une enquête, afin de reconstituer les traces du passé, au même titre qu’un enquêteur de police criminelle. En effet, ce dernier ne se contente pas uniquement du rapport de la police scientifique, mais aussi d’éléments antérieurs tels que des témoignages oraux ou des historiques de lieux. C’est ainsi qu’il sera amené à apporter ses conclusions d’enquête.

Dans le cadre de l’archéologie, l’enquêteur sert la même procédure d’interdisciplinarité, afin d’atteindre son objectif de départ, sans pour autant se noyer dans la foule des informations qu’il aura à traiter.

Pour les vestiges retrouvés récemment à Saint-Paul, une réflexion doit donc être menée en amont sur ce que nous voulons exactement sur la possibilité d’une fouille. Cette réflexion doit pouvoir nous amener à faire une programmation où seraient incluses les modalités d’intervention :
1 – Voulons-nous une fouille de sauvetage urgent ?
2 – Voulons-nous une fouille programmée ?
3 – Voulons-nous faire des opérations de sondage du sol uniquement ?
À chacune de ces questions s’appliqueraient des questionnements de temps, de moyens humains (formation d’équipes) et financiers différents. Tout sera donc relatif, en fonction des possibilités qui seront offertes.

Lorsqu’un archéologue découvre un objet ancien, quel effet cela lui fait-il ?

- É. K. : La réponse à cette question est très personnelle en réalité. Si nous avions un contexte idéal avec un département de l’archéologie, comme dans tous les départements de France, mon inquiétude aurait été moins forte devant la découverte de vestiges.

Me concernant, c’est toute l’aspiration de ma jeunesse à vouloir apporter ma pierre à l’édifice du pays qui m’a vu naître et grandir qui ressort à ce moment-là. Le pourquoi de tant d’années d’études, d’exil volontaire, loin de sa famille, de ses semblables, pour des sacrifices qui n’aboutiront peut-être jamais.

Quand je suis arrivé en France en 1993, c’était pour faire de l’archéologie à La Réunion. Aujourd’hui, près de 18 ans après, c’est d’une archéologie réunionnaise, qui serait souhaitable. J’entends par là que cette transmission de la "culture matérielle" entre parents et enfants depuis des générations est le socle — mieux, la trace matérielle — de notre identité réunionnaise. À chaque pierre, métal, ossement, porcelaine, trouvé et déterré, c’est la population réunionnaise et de son histoire la plus intime dont il s’agit. Pouvoir rendre son patrimoine à sa population, et que cette dernière puisse se l’approprier, non plus sur des rêves ou des contre-vérités, ne pourrait nous faire, à nous autres Réunionnais, que le plus grand bien.

Pendant des décennies, voire des siècles, on a eu l’audace de nier notre identité, en nous disant que nous n’avons pas d’histoire, pas de pays, pas de culture, pas de langues. Il me semble que, de nos jours, nous ne devons plus avoir honte de ce que nous sommes et que nous devons rendre à César ce qui appartient à César.

Pendant des siècles, ce n’est pas une personne, une classe sociale ou une ethnie qui construit ce pays, mais bien l’ensemble de sa population. C’est bien de cette archéologie, dont il s’agit à La Réunion où des lieux de vie, d’un quotidien, aux yeux et au su de tous, sans honte, mais plutôt une profonde reconnaissance.

(Fin)


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