Culture et identité

Paul Vergès : « La Décentralisation fut un progrès indéniable »

30 ans après l’élection de François Mitterrand

Témoignages.re / 10 mai 2011

Dans son édition d’hier, le "Journal de l’île" a publié un dossier sur le 30ème anniversaire de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République. À cette occasion, Paul Vergès a été interrogé. Voici le texte intégral de cette interview publié sur le site web du "Journal de l’île".

En 1981, vous soutenez Mitterrand après le 1er tour. Pourtant, le candidat socialiste ne défendait pas, à l’inverse du PCR, l’autonomie de La Réunion. Etait-ce une alliance de circonstance ?

- C’est tout le contraire ! Nous avons apporté notre soutien à François Mitterrand au second tour pour 2 raisons fondamentales : d’une part, se présentait avec la possibilité de l’élection de François Mitterrand l’opportunité historique pour un candidat de l’opposition d’accéder au pouvoir après 23 ans de règne de la droite. Nous étions conscients, comme d’ailleurs l’ensemble des forces de progrès en France, de notre responsabilité pour faire vivre cette alternance démocratique tant attendue par le peuple, en France et outre-mer. D’autre part, le programme de François Mitterrand comportait 110 propositions dont le point 58 proposait notamment pour l’Outre-mer une assemblée unique. Cela représentait un pas significatif vers l’approfondissement de la décentralisation et de la responsabilité.

Pourquoi le PCR abandonne-t-il ses revendications autonomistes ?

- Il ne s’agissait pas pour nous de sacraliser un programme global et d’avoir une position du “tout ou rien”, mais de voir si le contenu de notre revendication pouvait progresser. Je vous renvoie à notre Déclaration publiée le 12 mai 1981 où nous considérions que le cadre proposé par le Président élu — intégration sans assimilation — était un cadre acceptable dans notre combat pour l’égalité et le développement. Mais nous signalions dès 1981 que cette orientation avait ses limites et que l’avenir en apporterait la démonstration. Nous y sommes. Même si l’assemblée unique n’a pu voir le jour du fait de la censure du Conseil constitutionnel, la grande œuvre de la Décentralisation avec les lois Defferre a représenté un progrès indéniable en permettant l’accès des élus locaux à plus de responsabilités et en limitant la tutelle préfectorale. L’expérience a montré que l’exercice de ce pouvoir décentralisé confronté aux problèmes du développement a fait surgir progressivement de la part de l’ensemble des élus ou des acteurs économiques et sociaux des demandes constantes d’adaptation des lois et règlements et d’accroissement des compétences des collectivités. Dans de nombreux domaines, la dérogation est ainsi devenue la règle ! Et aujourd’hui, les réflexions à engager autour de la réforme des collectivités locales devront ramener le débat autour de l’essentiel : quelle organisation administrative et institutionnelle, et quelles compétences pour l’objectif de développement.

Au soir du 10 mai, comprenez-vous que le PS aura désormais sa place dans le paysage politique local ?

- Avant comme après le 10 mai, nous considérions le PS comme un partenaire important. Mais il est évident que l’élection de 1981 devait être utilisée pour renforcer son influence. Dans notre esprit, ceci devait se faire au profit de toutes les forces de progrès, et non au détriment d’un des partenaires. Si cela n’a pas toujours été le cas, notamment lors des élections législatives de 1981, l’union a bien fonctionné en 1983 avec les grandes victoires des Municipales, et surtout elle a permis l’élargissement du rassemblement au Conseil régional en 1983 et 1986, ce qui a provoqué une recomposition totale du paysage politique, mettant fin au règne de ce que l’on appelait alors la « droite ultra ». Ce qui montre, une fois de plus, que l’union exige un combat permanent.

Quelles sont les mesures fortes que vous retiendrez du septennat de François Mitterrand et, à l’inverse, que lui reprochez-vous d’avoir ou de ne pas avoir fait pour La Réunion ?

- Le jugement doit être global et prendre en compte les 2 septennats. Et chaque bilan a ses ombres et ses lumières. Le premier septennat a été marqué par les grandes lois de décentralisation qui ont représenté pour La Réunion et tout l’Outre-mer de réelles avancées. L’autre acquis de ce 1er septennat, c’est le respect des libertés démocratiques (par exemple le pluralisme sur les ondes) et la reconnaissance de notre identité, de notre spécificité culturelle avec ce que l’on a alors appelé le « droit à la différence ». Les jeunes générations ont du mal à s’imaginer, par exemple, qu’avant 1981, le maloya était interdit d’antenne sur les ondes du service public ! Le second septennat a été marqué par la réalisation de l’Egalité sociale, basée sur la loi du 19 mars 1946 et refusée depuis près d’un demi-siècle. En 1988, nous avions appelé à voter pour François Mitterrand dès le 1er tour sur la base d’un contrat noué publiquement devant les Réunionnais : réaliser l’égalité sociale. Ce contrat a été respecté. Ainsi, grâce à l’Egalité sociale, nous avons pu non seulement faire respecter un principe fondamental, mais en même temps garantir aux Réunionnais les plus défavorisés un minimum de protection sociale face à la crise. L’Égalité sociale a été une grande avancée qui a touché la vie quotidienne de centaines de milliers de nos compatriotes. En revanche, force est de constater que nous n’avons pas réussi à faire relever le pari du développement. Et le chômage massif est resté une donnée structurelle de notre économie et de notre société. Dans ce cadre de « l’intégration sans assimilation », il y eu manifestement de la part des gouvernements successifs un manque d’audace pour rompre réellement avec les pesanteurs et les contradictions post-coloniales et pour ouvrir les voies d’un développement prenant mieux en compte notre réalité géo-économique.

Avez-vous rencontré François Mitterrand ? Et quel souvenir vous a-t-il laissé ?

- J’ai eu effectivement l’occasion de rencontrer François Mitterrand dans ses fonctions de Président de la République. Sa stature d’Homme d’Etat est évidente et elle était ressentie par tous ses interlocuteurs. Mais, je le répète, toute action politique présente un bilan d’ombres et de lumières, et l’anniversaire du 10 mai 1981 donne l’occasion aux commentateurs politiques d’en débattre. Pour ma part, je voudrais m’en tenir à des aspects plus personnels. Nos rencontres ont été pour moi l’occasion de vérifier l’écoute attentive sur les problèmes particuliers qui lui étaient exposés. Je me souviens par exemple de l’intérêt qu’il avait tout de suite accordé à 2 sujets que j’avais eu l’occasion d’évoquer avec lui : l’Université de l’océan Indien et le modèle de nos centrales bagasse–charbon. Il avait tout de suite saisi les enjeux stratégiques du développement de ces projets pour le rayonnement de la France dans le monde et notamment pour sa contribution à la solution de certains problèmes de pays en voie de développement. Mais plus particulièrement, je pense que dans nos relations personnelles, il a certainement tenu compte de ma réponse chaleureuse, mais négative, à la proposition qu’il m’avait transmise d’une responsabilité importante. Je pense qu’il a réfléchi à cette attitude de ma part, basée sur mon indépendance et tout refus de “carriérisme”. Enfin, je ne peux pas oublier que lors de la disparition de mon fils Laurent, disparition soudaine et brutale, il a dépêché aux obsèques à Saint-Denis le préfet Jean Daubigny, chargé de mission à l’Elysée, pour le représenter personnellement et me faire savoir toute sa peine et sa solidarité à cette occasion. Ce sont de tels souvenirs qui m’habitent à l’occasion du 30ème anniversaire de l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République.


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