Culture et identité

Pourquoi il est très important de valoriser notre langue maternelle et comment le faire au mieux ?

Entretien avec Michel Launey, spécialiste des langues créoles

Témoignages.re / 10 février 2011

Ce vendredi 11 février, Lofis la Lang Kréol La Rénion, présidé par Axel Gauvin, organise à 17 heures 30 à la Médiathèque Benoîte Boulard du Port une conférence-débat sur “Les langues de Guyane : différences et convergences”, avec Michel Launey, professeur honoraire des Universités. Pour montrer aux lecteurs de "Témoignages" l’intérêt et l’importance de cette rencontre ouverte à tout public, nous publions ci-après des extraits de l’interview que ce spécialiste des langues créoles a accordée à l’association réunionnaise Tikouti, présidée par Laurence Dalleau.

Peut-on dire que le créole est une langue "inférieure" au français ?

— Que veut dire “inférieure” ? Sur quelle échelle de valeurs morales ou esthétiques ? Sur quelle échelle de performances intellectuelles, rhétoriques ou autres ? Il n’y a pas de langues “inférieures” au sens cognitif. Tout au plus y a-t-il des différences de statut (et de prestige) social, en même temps que des données incontournables de démographie. On peut dire qu’il est dans l’absolu plus “intéressant” (au sens : efficacité sociale ou économique) d’apprendre une langue parlée par 100 millions de personne qu’une autre parlée par 1.000 personnes ou moins (et celles-là sont nombreuses !), cela ne fait pas de la “petite” langue une langue inférieure au sens linguistique ou plus largement intellectuel. (…)

Quel est l’intérêt pour l’avenir des enfants d’apprendre une langue qui n’est parlée qu’à La Réunion ?

— Il y a belle lurette que la linguistique, la psycholinguistique et la sociolinguistique ont montré qu’on n’a pas dans le cerveau de la “place” linguistique qui risque d’être encombrée par chacune des langues qu’on apprend, de sorte que mettre l’une empêcherait de faire rentrer l’autre. La réalité est que le bi- ou plurilinguisme aide au développement des capacités métalinguistiques et est plutôt un “démultiplicateur” des capacités à apprendre une autre langue.
Quand on s’aperçoit, explicitement ou non, que l’univers linguistique ne se réduit pas aux formes d’une seule langue, on met en perspective non seulement les deux ou autres langues qu’on a acquises, mais aussi toute langue qu’on est susceptible de rencontrer à l’avenir. Donc, ce n’est pas le créole contre l’anglais, ni le créole contre le français, mais plutôt “toutes les langues même combat”, et vive le développement du bi et plurilinguisme, dans lequel les individus peuvent gérer à la fois ce qu’ils ont de plus proche et de plus intime, et la nécessaire ouverture sur le monde.
D’autre part, il faut que les autorités éducatives sachent que la persécution des langues maternelles des enfants est totalement contre-productive par rapport aux buts que se donne l’école. En effet, chaque être humain développe le langage à travers au moins sa langue maternelle (ou deux voire plus). Si on attaque cette première expérience du langage, on attaque non seulement la langue maternelle (en inculquant à l’enfant le mépris de soi, avec les conséquences qu’on imagine — de la conscience malheureuse aux réactions violentes, selon les individus ou les situations —), et on ne lui donne pas de bonnes relations à la langue dominante qu’il associera à des attitudes méprisantes et arrogantes, mais surtout ON ATTAQUE LE DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE EN GÉNÉRAL (…).
Si l’école veut être logique avec les buts honorables qu’elle se fixe (égalité des droits, développement des capacités intellectuelles, transmission de savoirs, formation des citoyens…), alors il est absurde qu’elle persécute les langues maternelles. Les bilingues heureux (ceux qui savent tirer profit de leur double compétence linguistique) ont notoirement des résultats scolaires supérieurs à la moyenne ; en revanche les diglossiques (qui vivent de façon complexée leur bilinguisme) ont des résultats scolaires inférieurs à la moyenne, ce qui est très logique (…). Il ne faut pas que l’école rende ses élèves malheureux dans le langage. Et si on veut faire d’élèves non-francophones au départ de bons francophones, il faut en faire de bons bilingues ! (…)

Pourquoi apprendre le créole que tout le monde parle, qui est inné en nous ?

— Non, non. Aucune langue n’est innée. Ce qui est inné, c’est la capacité de développement du langage à travers quelque langue que ce soit. Les enfants adoptés développent la langue de leur milieu d’adoption, non celle de leur famille génétique. (…)
L’idée d’enseigner une langue première n’a rien en soi d’absurde (puisqu’il y a bien des cours de français dans les écoles francophones), simplement on voit tout de suite que c’est une activité très différente, et qu’il s’agit plutôt de programmes de soutien et de développement de compétences dont les bases fondamentales sont déjà acquises. Alors dans une situation comme celle de La Réunion, il me semble absolument raisonnable qu’il y ait des “plages horaires” de créole dans les programmes (…).

Comment peut-on enseigner le créole, alors qu’il existe plusieurs variétés de créole à La Réunion ?

— Faux problème. Toute langue parlée sur un territoire un tant soit peu étendu (ce qui peut commencer à deux villages !) est soumise à de la variation régionale (dialectes) ou sociale (sociolectes). Y compris le français bien sûr. (…) On peut dire que savoir une langue consiste entre autres à connaître les variantes de cette langue (…).

Le créole est une langue orale. Pourquoi l’écrire ?

— Toutes les langues sont orales, non ? Le français est oral, et tout francophone l’apprend sous sa forme orale. L’apprentissage de la forme écrite est toujours second. (…) Toute langue peut être écrite. Cela pose seulement un certain nombre de problèmes techniques, et parfois socio-politiques. Et tout locuteur ou groupe de locuteurs qui a besoin ou envie d’écrire sa langue, pour quelque raison que ce soit (valorisation littéraire ou plus généralement culturelle, commodité pratique de la préservation de textes, rédaction d’une grammaire…), a le droit de le faire.

Pourquoi ne pas écrire le créole comme le français ? Il vient entièrement du français.

— Débat intéressant bien qu’il parte sur une base fausse. Le linguiste que je suis a souvent à se bagarrer contre l’idée trop répandue que le fonctionnement des langues se réduit à leur vocabulaire. Le créole ne vient pas entièrement du français, la vérité est que son lexique vient majoritairement (pas totalement) du français, mais que sa grammaire n’est pas du tout la grammaire française : elle a été reconstituée, restructurée. (…)

Quels sont les moyens de populariser l’idée d’une meilleure place du créole dans la société et dans l’enseignement ?

— (…) Ma suggestion est de multiplier les travaux de vulgarisation qui permettent : d’une part à tout locuteur de créole à trouver une explicitation de la connaissance implicite qu’il a de sa langue ; d’autre part, à n’importe quel non-créolophone d’accéder facilement à la connaissance ou à des éléments de connaissance du créole, seul moyen de développer une défense extérieure solidement argumentée.
Et il faut associer à cette offre de connaissances une série de propositions très précises sur les modalités d’introduction du créole à l’école (…). Les autorités éducatives doivent comprendre que cette introduction peut prendre diverses formes selon les besoins, qu’en tout cas les besoins existent en termes de garantie de meilleure scolarisation, que cela ne met pas la République en danger et va dans le sens d’une meilleure acquisition non seulement du créole mais aussi du français lui-même, et donc, que tout le monde y a intérêt, et, une fois encore, qu’il n’y a pas d’opposition dans cet intérêt entre la valorisation du créole et le fonctionnement harmonieux des institutions.


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