Culture et identité

Publication du Tome 2 des œuvres complètes de Jean-Joseph Rabearivelo

Hommage à un monument littéraire de notre région

Témoignages.re / 7 juillet 2012

Soixante-dix ans après le suicide du poète malgache, Jean-Joseph Rabearivelo, la découverte d’une malle contenant de nombreux manuscrits permettant de découvrir l’œuvre protéiforme d’un petit homme socialement marginalisé mais géant intellectuellement, mort à 35 ans ayant voulu embrasser tous les domaines, entrer en contact avec tous les acteurs de son temps, tout comprendre, tout juger, tout dévorer. Voici un article consacré à ce sujet dans Africultures, un entretien de Dominique Ranaivoson avec Claire Riffard.

Claire Riffard, vous êtes actuellement post-doctorante à l’ITEM [Institut des Textes et Manuscrits Modernes] à Paris et vous faites partie de cette équipe franco-malgache qui publie le second volume des Œuvres du Malgache Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937), 18 mois après le premier tome qui était déjà un événement éditorial.

Pourquoi les œuvres de cet auteur paraissent-elles seulement maintenant, soixante-quinze ans après sa mort ?

- Il faut d’emblée préciser que notre travail ne s’est pas construit sur du vide. L’œuvre littéraire de Rabearivelo avait été partiellement éditée à son époque, mais elle empruntait un circuit éditorial confidentiel : dans les revues et les journaux tananariviens, dans quelques revues littéraires européennes, et dans des maisons d’édition locales qui étaient davantage des imprimeries que de véritables instruments de diffusion. L’originalité de notre travail a été de mettre au jour l’intégralité de sa production littéraire et critique, pour que le public universitaire et au-delà, la nouvelle génération malgache, ait accès à l’ensemble de l’œuvre. Pour cela, il nous a fallu le soutien d’institutions puissantes comme le CNRS et l’AUF, qui appuient le projet depuis plus de quatre ans, et bien sûr l’accord bienveillant de la famille de l’écrivain, qui a tout de suite accepté notre démarche et mis ses archives à notre disposition.

Où ces documents sont-ils entreposés ? Seront-ils accessibles aux futurs chercheurs ?

- Les archives de Rabearivelo sont actuellement conservées à la médiathèque de l’Institut français de Madagascar, mais c’est une solution provisoire. Nous avons organisé ce stockage à la demande de la famille, qui ne pouvait plus faire face aux sollicitations des chercheurs et qui se sentait démunie dans sa volonté de préservation. Ce qui serait à envisager maintenant ? Sans doute la mise en place d’une fondation mixte, située à Antananarivo, qui serait chapeautée par l’État malgache mais financée par des capitaux privés, par des mécènes. Cela permettrait de mettre en place une véritable politique de conservation, d’accueil des chercheurs et une meilleure diffusion de ce patrimoine national de première importance.

On connaît surtout Rabearivelo le poète ; ses romans (en français) furent publiés tardivement (en 1988 et 1998) et en France, ses pièces de théâtre (en malgache) à Madagascar en 1988. Le volume reprend tous ces textes et bien d’autres, et ajoute trois sections, "le dramaturge", "le critique" et "l’historien".

Ces diverses identités vous paraissent-elles d’égale importance ?


- Certes non. Rabearivelo a excellé dans certains genres, quand dans d’autres il ne faisait qu’un sympathique travail d’amateur. Mais chacune de ces facettes est passionnante pour le chercheur. C’est d’ailleurs l’une des originalités de la critique génétique que nous pratiquons à l’ITEM (c’est-à-dire l’analyse des processus de création), que de prendre en compte la globalité d’une œuvre, pour mieux la comprendre. Tout nous intéresse : le moindre brouillon, la moindre esquisse, la moindre tentative littéraire. Sans que bien sûr nous mettions tout sur le même plan. Mais nous voulons donner à connaître la totalité d’une œuvre, avec la même exigence que l’on apporterait à l’édition des grands corpus français.

Tous les textes en malgache sont suivis de leur traduction en français ce qui rend accessible pour la première fois l’ensemble de l’œuvre aux Francophones. Cette situation provoquera sans aucun doute de nouveaux travaux. Est-ce votre souhait ?

- Bien sûr ! Notre plus grande joie serait que cette publication provoque des rapprochements entre les études universitaires francophones et malgachophones à Antananarivo, et que dans l’ensemble du monde francophone on découvre toute la richesse de cette œuvre, trop longtemps occultée par l’absence de traduction.

Comment ce volume de 1.789 pages, pesant 2,2 kg et coûtant 35 euros sera-t-il diffusé à Madagascar ?

- Une promotion de l’ouvrage est prévue auprès des autorités universitaires malgaches, et le circuit de diffusion du livre devrait jouer son rôle (d’ailleurs, le premier volume de ces œuvres complètes, contenant le journal intime de Rabearivelo et sa correspondance, s’est vendu en nombre inespéré dans les librairies de la capitale). Mais il est certain que le prix du livre est extrêmement élevé pour le public malgache. Nous espérons une politique d’achat public pour l’approvisionnement des bibliothèques municipales et universitaires de toute la Grande Île. L’œuvre de Rabearivelo doit être accessible à tous !


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