Culture et identité

« Quant à notre projet d’orchestre symphonique de l’Océan Indien, il n’en voulait que si Jean-Luc Trulès consentait à jouer du Mozart ou de Beethoven »

Geoffroy Géraud-Legros / 8 juin 2011

Emmanuel Genvrin revient pour "Témoignages" sur les représentations de l’opéra créole "Chin"…et sur le futur de "Vollard".

Quel bilan tirez-vous de la tournée réunionnaise de l’opéra Chin que vous venez d’effectuer ?

- Un bilan très positif avec 3 représentations de Chin au Port, à Stella Matutina et à Saint-Benoît, un concert lyrique à Saint-Denis et une dizaine d’animations en direction des scolaires et du public populaire. Plus de 2000 personnes ont été concernées. C’est considérable pour de l’opéra contemporain. Artistiquement, nous avons pu perfectionner le spectacle, maintenant prêt pour des tournées extérieures. Les interprètes, chanteurs et musiciens ont été enchantés. La représentation de Stella a été importante pour nous : nous désirions prouver que cet opéra pouvait être joué en plein air… un exercice toujours difficile. Cela nous aussi marqué sur le plan symbolique et sentimental, car nous avons joué sur un vrai site cannier, en phase avec le livret. Enfin, recevoir le label national et européen "Tous à l’opéra !" a été pour nous un honneur et une distinction pour La Réunion. On en a largement parlé en métropole. Oui, l’opéra réunionnais existe.

Il y a quand même eu l’annulation de la représentation de la Plaine des Cafres…

- Hélas, et faute de financement. À vrai dire, nous aurions dû également annuler Saint-Benoît car la commission permanente de la Région avait voté une subvention, notoirement insuffisante, la veille. Mais les frais étaient engagés ; la journaliste du Monde était arrivée de Paris. On ne pouvait pas ne pas jouer.

On vous reproche de vous lancer dans des projets sans l’aval des institutions… de leur forcer la main, dit-on même parfois.

- C’est faux. La première à demander Chin a été Huguette Bello pour Saint-Paul. Elle était enthousiaste lors de la représentation à Champ-Fleuri en avril 2010. Cette demande était attendue également car sa ville avait accueilli l’opéra Maraina sur le front de mer en 2009. Mais cela n’a pas pu se faire. On était en décembre et j’ai demandé de toute urgence rendez-vous à Jean-Yves Langenier, au Port, afin de sauver au moins une représentation dans le Nord-Ouest. Nous voulions jouer en plein air sur les quais, il a proposé la Halle des Manifestations.

Quid de la Région ?

- Pour cette tournée, nous avons eu l’aval de Didier Robert et de Jean-François Sita très tôt, dès octobre. C’est même Jean-François Sita qui nous a demandé de jouer à Stella et à la Plaine des Cafres. Les 3 kiosques, cela ne s’invente pas ! Je ne savais même pas que ça existait. J’ai envoyé des notes et des projections budgétaires et déposé mes demandes dans les temps.

Alors que s’est-il passé ?

- Pour une raison que j’ignore, tout a été remis en cause en février. J’étais alors en déplacement. À mon retour, j’ai bien senti que quelque chose « coinçait ». A Stella, d’abord, où le directeur faisait celui qui n’était pas au courant (alors que j’avais eu une réunion au musée en décembre). Il a même prétendu qu’on venait tourner un film ! Puis il a prétexté des travaux. Ensuite le CRR de Saint-Benoît, où le créneau retenu avait été bizarrement « refusé », sans qu’on nous prévienne. Quant au passage de notre dossier en commission, il prenait de curieux retards. Au Tampon, personne ne prenait non plus la chose au sérieux. Le bruit circulait que Vollard racontait des histoires et que de toute façon « il n’aurait pas l’argent ». Moi je me suis accroché jusqu’au bout à la parole de Didier Robert.

Il a donné, mais pas assez.

- Effectivement, mais il a donné. Et je suppose que c’était devenu politique à ce moment-là. Le simple fait que Paul Vergès soit mis en scène, même en 1955, donnait de l’urticaire à tout un tas de gens. Et le fait de prononcer dans un spectacle le mot d’« indépendance » est suffisant pour interdire et censurer à La Réunion. Dans ce cas certains montent au créneau et font le siège du Président pour qu’il change d’avis. Dans le même ordre, j’ai senti que l’habituelle camarilla qui fait la pluie et le beau temps dans la culture réunionnaise jouait contre nous. À Saint-Paul, à Saint-Denis, ou par exemple à Saint-Benoît où dès octobre et de façon inattendue Frédéric Robin ne voulait plus de Chin alors qu’il avait collaboré à la création. Et la DRAC opposée. Seul le directeur nouvellement arrivé du Séchoir nous a soutenus. C’est curieux, ce n’est que quand ils arrivent et quand ils repartent que les responsables soutiennent Vollard…

Pourquoi la DRAC ne vous a-t-elle pas aidé ?

- À la suite de Maraina sur le front de mer de Saint-Paul en 2009, fiers de nous et de nos 2000 spectateurs, on avait demandé audience. Le DRAC nous avait reçus avec froideur et expliqué que la politique de l’État était d’aider à la diffusion de premières de l’opéra de Paris et de la comédie française sur grands écrans dans les communes. Les nouvelles technologies au service de la culture dominante ! Quant à notre projet d’orchestre symphonique de l’Océan Indien, il n’en voulait que si Jean-Luc Trulès consentait à jouer du Mozart ou de Beethoven. Il est venu à la première de Chin et a disparu à l’entracte. Les autres ? À son arrivée, le conseiller théâtre Christophe Pomez avait exprimé un soi-disant goût pour l’opéra contemporain. On ne l’a vu ni à Maraina, ni à Chin. Idem pour Guilène Tacoun, la conseillère musique, qui a uniquement accompagné un inspecteur de Paris à l’une de nos répétitions. Quant au DRAC actuel, il avait promis de nous présenter au ministre Frédéric Mitterrand lors de sa venue et d’assister à Chin à Stella. On n’a jamais été invité et il n’est pas venu au spectacle.

Quel est le programme de Vollard dans les mois qui viennent ?

- D’abord sortir du trou dans lequel nous sommes actuellement, car je disais que la représentation de Saint-Benoit n’a pas été financée. On a demandé de l’aide à Téréos, à la Cirest, à la Ville de Saint-Benoît, à la Caisse des Dépôts de la Réunion. Car la Caisse des dépôts nationale est partenaire de "Tous à l’opéra !" On s’est aussi remis au chômage, Jean-Luc Trulès et moi à compter du 1er juin. Enfin, il nous faut assurer les représentations de Chin au théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine les 1 et 2 octobre prochains. C’est signé et mardi dernier le spectacle a été officiellement annoncé, avec brio, lors de la présentation de saison avec une prestation de la mezzo-soprano Aurore Ugolin et du musicien Guo Gan et une intervention à la télé internationale chinoise Phénix. L’opéra est très attendu et conditionne également l’article critique du Monde. Mais ces représentations sont à leur tour mises en cause car nous n’avons aujourd’hui ni argent ni label "Année des outremers" qui conditionne des financements spécifiques, le FEAC, l’ADAMI ou le FCL. La DRAC ayant « oublié » de nous mettre dans la liste. Nous devrions également bénéficier des aides à l’export de la culture réunionnaise de la Région. Nous avons déposé un dossier. Nous avons écrit au Préfet pour l’alerter de cette situation et qu’il prenne l’initiative d’une réunion nous permettant de diffuser.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud-Legros


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