Culture et identité

Que s’est-il passé du 5 au 8 novembre 1811 ? (suite)

"2011 : l’Année d’Élie, un combattant Réunionnais de la liberté" - L’histoire de la révolte de 1811 — 5 —

Témoignages.re / 24 décembre 2010

Voici le 5ème chapitre du document remis la semaine dernière aux médias par Sudel Fuma, directeur de la Chaire UNESCO à l’Université de La Réunion, lors du lancement de "2011 : l’Année d’Élie, un combattant réunionnais de la liberté". Dans notre édition d’hier, nous avons vu le début de cet événement historique très important que fut la révolte des esclaves à Saint-Leu commencée le 5 novembre 1811. Voici la seconde partie du déroulement de la révolte. Les inter-titres sont de "Témoignages".

Les Blancs ont des fusils alors que les Noirs sont armés de pioches et de gourdins. Le groupe d’insurgés se dirige le vendredi 8 novembre vers l’habitation de Jean Macé, qui fait face, armé de son fusil, et tire sur les assaillants à bout portant. Voyant que sa porte allait être enfoncée, il se rue sur les esclaves et tombe transpercé par une arme blanche. Le second coup lui est fatal.
Gilles est armé d’un fusil récupéré dans une habitation, mais il ne l’utilisera pas. Toutefois, ce fusil est un premier symbole ; porté par un chef, il rassure les insurgés. Les esclaves entrent dans la maison Macé, s’emparent de la maîtresse, « traînée par un Malgache ». Celle-ci est sauvée in-extremis par le chef de l’insurrection Élie, qui aurait dit : « ce ne sont pas les femmes qu’il faut tuer » (document Archives britanniques) ; sous-entendu : il faut tuer les propriétaires d’esclaves…
L’enfant Macé est aussi épargné, emmené par une domestique fidèle, après le départ de la troupe à Saint-Leu. Les insurgés se divisent ensuite en deux groupes et ont pour objectif les habitations de Pierre et Benoît Hibon.

La colère des insurgés

Après les premières attaques, les insurgés s’en prennent à l’habitation d’Armel Macé, frère de celui qui avait été tué. La foule d’esclaves insurgés a grossi et manifeste bruyamment sa colère.
Utilisant son fusil, Armel Macé, qui tue un esclave, en est victime. Isolé, entouré d’assaillants, Macé tente de fuir, mais tombe dans les rochers avoisinant sa maison. Il est rattrapé et lapidé, tué d’un coup de hache par Élie. C’est le deuxième mort parmi les Blancs…
Les insurgés se divisent en petits groupes, sans véritable stratégie, attaquant d’autres propriétés, encourageant ou contraignant les esclaves fidèles aux maîtres à rejoindre leur action.

Des colons armés

La victoire est dans le camp des esclaves encore pour une courte durée. Ils se sentent libres après avoir osé et réussi à tuer les deux Blancs esclavagistes. En même temps, il est possible de penser que la peur est présente dans leur tête car ils s’attendent à la réaction violente des colons de Saint-Leu contre une telle transgression. Des colons qui possèdent des fusils, contre lesquels, pioches, galets, coutelas et sagaies sont dérisoires…
À Saint-Leu, l’arsenal des colons n’est pas approvisionné en armes comme il le faut, depuis le désarmement après la défaite contre les Anglais. Mais les colons possèdent suffisamment de fusils (des mousquets et des pistolets) pour faire face à l’explosion de colère des esclaves.
Face aux fusils, les esclaves ont des massues, coutelas, gourdins…

Regroupement place de la mairie

L’initiative d’offensive des habitants libres de Saint-Leu viendra de Fougeroux, gérant de l’établissement Boiscourt et ancien sergent. N’attendant pas le renfort des troupes britanniques, ces habitants du quartier veulent agir vite et reprendre en mains la situation. Très tôt le matin, ils se regroupent sur la place de l’hôtel de ville.
L’atelier « servile » que dirige Fougeroux lui étant resté fidèle, il arme 20 Noirs et il est rejoint par 17 colons, dont 5 Noirs libres… La petite troupe de 42 personnes, armées de fusils, va à la recherche des insurgés. Les Blancs créoles se dirigent dans un premier temps vers le lieu dit Le Portail et s’attaquent à un rassemblement de Noirs en tuant 4 personnes.
Ils remontent le sentier du Gros Prunier, puis sillonnent la ravine des Poux. Apercevant les insurgés, ils se rassemblent dans un fond de vallée, plantée de caféiers, puis se divisent en deux pelotons, l’un à droite, l’autre à gauche, afin de croiser leurs tirs. Les esclaves fidèles qui les accompagnent sont placés au milieu de la vallée pour attirer les insurgés.

Un emblème symbolique

Galvanisés par leurs premiers succès, les esclaves révoltés ne se rendent pas compte du guet-apens. Des esclaves — Jean, le Cafre Évariste, les Créoles Géréon et Benjamin, ce dernier marron de son état — se trouvent à côté d’Élie, le principal chef de la révolte.
Fougeroux lance alors l’attaque contre les esclaves au nombre de 300 à 400 personnes. 30 esclaves insurgés sont tués, 35 sont faits prisonniers et « leur drapeau est capturé », emblème politique des insurgés. Lors de leurs interrogatoires au moment du procès, le juge présente un drapeau « à fond bleu à croix blanche » à l’esclave qui avoue l’avoir porté, puis celui-ci se rétracte et dénonce son compatriote Paul.
Ce drapeau est très intéressant pour comprendre l’état d’esprit des esclaves révoltés. En effet, ils se donnent un emblème symbolique, révélateur d’une certaine prise de conscience politique.

Des questions à se poser

Comment ce drapeau « à fond bleu et à croix blanche » est-il arrivé sur les lieux de la bataille ? Certainement pas à l’improviste, mais probablement ayant fait l’objet d’une réflexion, d’une préparation des leaders de la manifestation.
En s’affirmant autour d’un symbole, les esclaves deviennent les porte-paroles de tous les esclaves de l’île, comme à Saint-Domingue ceux qui se sont retrouvés derrière Toussaint Louverture.
Le terme de « tapage » utilisé par le juge n’est plus à ce niveau approprié pour qualifier l’événement de Saint-Leu, mais bien celui d’émeute organisée, même si celle-ci n’aboutit pas comme l’espéraient ses leaders.
Pourquoi un fond bleu, pourquoi une croix blanche ? Quelles significations doit-on donner à ces couleurs ? Qui choisit les symboles ? Toutes ces questions méritent d’être posées.

Des Indiens utilisés par les Britanniques

Voyant sa troupe en perdition lors de la bataille décisive dans les champs de café, Élie doit battre en retraite dans les caféiers pour ne pas mourir sous les balles de fusils. L’esclave Caprice, blessé par balle, a moins de chances et tombe. Il est achevé « après avoir reçu le baptême », selon Chateauvieux.
Un deuxième détachement de colons qui s’est constitué participe à la poursuite des révoltés et fait 30 prisonniers supplémentaires. Ceux qui ne se rendent pas sont tués ou blessés.
L’insurrection est déjà maîtrisée quand arrivent 30 soldats britanniques (des Indiens : les Cipayes), envoyés par le colonel Picton, surintendant civil et commandant des forces britanniques de l’île. Les militaires anglais sont commandés par un lieutenant. Ces derniers sont rejoints le lendemain par « 20 grenadiers de troupes » européennes et 2 officiers. La grande bataille de Saint-Leu est terminée ; commencent alors les arrestations et la répression.

(à suivre)


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