Culture et identité

Renforcer les liens de solidarité entre les peuples malgache et réunionnais

Un des enseignements à tirer de notre Histoire

Témoignages.re / 18 septembre 2013

Samedi dernier, "Témoignages" a publié un compte-rendu de la conférence-débat organisée le mercredi 11 septembre à l’Université de La Réunion par l’historien Sudel Fuma sur une question de société : "Quel avenir politique pour Madagascar ?". Lors de cette rencontre dans l’amphi Élie, les échanges très positifs entre les divers intervenants et avec le public ont montré l’ampleur et l’urgence des problèmes à résoudre par la nation malgache dans les années à venir. D’où l’importance — entre autres — de renforcer la solidarité entre les peuples frères de l’océan Indien, dans le cadre d’un co-développement solidaire, où le peuple réunionnais doit pouvoir assumer ses responsabilités.
Il se trouve que le 6 juillet dernier à Saint-Denis, l’historien Dominique Aupiais a fait une conférence très intéressante qui confirme cette analyse. En effet, le thème de cette rencontre était "1642-1975, 333 ans de malentendus entre deux îles sœurs : Madagascar et La Réunion". Et le rappel de cette mésentente entre nos deux pays, son analyse, ses conséquences parfois dramatiques prouvent à quel point il est important d’améliorer les échanges fraternels entre nos deux peuples pour tourner la page du colonialisme et du néo-colonialisme dans notre région. Voilà pourquoi nous publions ci-après l’exposé de Dominique Aupiais, que nous remercions de nous avoir transmis son texte.

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De gauche à droite, les quatre intervenant(e)s lors de cette conférence-débat sur "l’avenir politique de Madagascar" : Denis Alexandre Lahiniriko, docteur en Histoire ; Christiane Rakotolahy, professeure associée à l’IEP de Madagascar ; Lucile Rabearimanana, professeure des universités à Antananarivo et historienne ; Elyett Rasendratsirofo, ancienne ministre du Tourisme à Madagascar et ancienne directrice du cabinet du Premier ministre Jacques Sylla.

Pourquoi 1642 ? C’est la date retenue du début de l’installation des Français à Madagascar, et elle marque également un premier réel intérêt d’un État européen pour l’Île Mascarin, future Île Bourbon puis Île de La Réunion. Dès 1642, le nouveau gouverneur de Fort Dauphin, Pronis, confirme la prise de possession de cette île par des Français quatre ans plus tôt. En 1646, il y expédie 12 mutins qui deviennent ainsi ses premiers occupants connus, venus de la Grande Ile. La Réunion est alors inhabitée et ne le sera définitivement qu’en 1663 par dix Malgaches — dont trois jeunes filles — et deux Français.

Pourquoi 1975 ? Parce que c’est quasiment la fin des espoirs d’une toute "nouvelle" coexistence possible entre les deux peuples à la fin du 20ème siècle. L’arrivée au pouvoir de Didier Ratsiraka, partisan de la malgachisation et de la rupture avec la France, sonne le glas pour les colons réunionnais de La Sakay. Triste fin d’une expérience probante qui aurait pu servir de modèle, mais qui ne tenait aucun compte du contexte local : la pauvreté environnante et les ressentiments des Malgaches à l’encontre de la colonisation française.

L’aventure sans lendemain du Fort Dauphin (1642-1674)

Dès le début du 17ème siècle, des compagnies privées normandes et bretonnes se lancent dans l’aventure maritime vers les Indes orientales et cherchent un point d’escale régulier dans le Sud de l’océan Indien. À la création de la compagnie d’Orient en 1642, des Français s’établissent au Fort Dauphin.

Quatre ans plus tard, le gouverneur, Pronis expédie 12 mutins à l’île Mascarin. Ils sont rapatriés au Fort Dauphin en 1649, en parfaite santé, et font une description idyllique de l’île au nouveau gouverneur, Flacourt qui, lui aussi, y envoie, en 1654, 14 hommes, dirigés par Couillard dit Marouvoul (Marovola) à cause de ses longs cheveux. Parmi ses treize compagnons, il y a six Malgaches.

L’entente est donc cordiale avec certaines tribus du Sud malgache. Pronis et Flacourt seront malgré tout très maladroits avec les autochtones et le Fort Dauphin est souvent attaqué.

Mais les colons ont quand même pour épouses des femmes malgaches. Même Pronis s’est marié à une princesse locale. C’est ce qui va provoquer une mutinerie des colons, car le gouverneur amène dans le fort toute une cour madécasse qui prend l’ascendant sur les Français.

En 1656, débarque au Fort Dauphin un certain Le Vacher dit Lacaze, dont la bravoure et la sociabilité vont marquer Madagascar. Pour éviter un bain de sang, lors d’une bataille, il propose à un chef de tribu rebelle de le combattre en duel singulier à la sagaie. Lacaze blesse le chef, mais lui offre la vie sauve à condition de ne plus attaquer le fort. Les Malgaches lui vouent alors une véritable admiration et sa réputation grandit dans l’île. Ils le baptisent Dian Pousse (Posa) du nom d’un ancien roi qui aurait régné autrefois sur tout Madagascar.

N’obtenant pas l’avancement qu’il attend du gouverneur Champmargou, il décide de quitter le fort avec une vingtaine de Français pour aller s’établir dans un village voisin où il épouse la fille du chef. A la mort de ce dernier, il devient ainsi le premier Européen « prince malgache ».

Par contre, même vivant à l’extérieur du Fort Dauphin, il vient à son secours à plusieurs reprises. Il retourne y vivre en 1659, sur les conseils de son ami le capitaine breton Kercadiou.

À cette époque, la compagnie d’Orient est gérée par le maréchal de La Meilleraie, gouverneur de Nantes, qui recommande d’éviter toutes violences avec les autochtones. L’entente est si bonne que les Français se promènent librement à l’extérieur de leur fort et en créent même un autre à l’intérieur des terres.

Le prêtre Étienne écrit en 1664 : « Nous fûmes conduits par des nègres à un village distant du Fort Dauphin d’environ sept lieues, où Ramousse, un des plus grands de l’Isle, vint au-devant de nous, et nous reçut avec toutes les courtoisies, faisant tuer le veau gras, et nous donnant ce qu’il avait de meilleur. (…) Nous entendîmes tirer quelques coups de fusil. On nous dit que c’étaient des Français qui étaient dans un village voisin  »  [1].

Il n’y a donc aucune raison de douter de l’avenir des Français à Madagascar. D’ailleurs, dix Malgaches dont trois femmes accompagnent deux Français à l’île Bourbon au début du peuplement définitif de ce pays en 1663.

Malheureusement, il y a aura Blanquet de La Haye, noble prétentieux, nommé par Louis XIV, en 1671, commandant de l’escadre de Perse, gouverneur de Madagascar et de Bourbon et même vice-roi des Indes (rien que ça ! À cette époque, la France ne possède pas un pouce de terre en Inde). C’est lui qui relance les hostilités avec les tribus malgaches dont il demande la soumission sans condition. Il oblige même Champmargou et Lacaze à aller attaquer une tribu amie. La bataille est désastreuse pour les Français. Lacaze est tué. Dès lors, tous les indigènes se liguent contre le Fort Dauphin.

Et que fait Blanquet de La Haye ? Il part en Inde en prélevant les meilleurs soldats du fort. En 1674, les 120 colons restants n’ont aucun moyen de résister à une attaque massive des Malgaches. La moitié d’entre eux sont massacrés. Le reste réussit à prendre la fuite sur un navire de passage. Après une longue errance le long des côtes africaines, ils atteignent l’Inde.

Une vingtaine de rescapés rejoignent en 1676 les premiers habitants de l’île Bourbon. Ce sont eux qu’on appellera plus tard les « débris de Madagascar » .

Cette tragédie restera très longtemps dans les mémoires et plus aucun projet de peuplement par des Européens dans la Grande Ile ne sera fait au siècle suivant.

Sans l’arrogance et le mépris de Blanquet de La Haye, l’interculturalité naissante du Fort Dauphin, mère de la créolité bourbonnaise, aurait pu se développer dans une communauté de destin comparable à celle de La Réunion. L’orgueil de Blanquet de La Haye provoque le premier grand malentendu franco-malgache !

La traite négrière à partir de la Grande Ile vers les Mascareignes

Elle s’est développée surtout au 18ème siècle. Avait-elle commencé avant ? C’est possible, dit-on, par l’intermédiaire des pirates.

Le premier fait de traite connu à l’île Bourbon a lieu en 1702, sous la mandature du gouverneur de Villers, qui autorise la vente, par un navire anglais, de quinze esclaves malgaches. On peut se demander si les pirates avaient intérêt à vendre des esclaves de la Grande Ile, là où ils ont trouvé refuge, aux colons de l’île Bourbon, là où ils sont jugés indésirables au 17ème siècle…

Louis XIV propose bien une amnistie aux pirates, mais elle n’est pas respectée. Ce n’est qu’en 1718 que Louis XV promulgue une loi d’amnistie définitive des flibustiers. Une loi qui leur permet de s’installer à demeure dans les Mascareignes, tandis qu’à la même époque la nouvelle compagnie française des Indes, celle de Law, autorise l’esclavage dans ses statuts. Les statuts de la première compagnie de Colbert ne l’autorisaient pas.

En 1723, une ordonnance royale institue aux Mascareignes le "Code noir". C’est à partir de cette période que des milliers d’esclaves vont être acheminés à l’île Bourbon. Sous le gouverneur Mahé de Labourdonnais, plus de 1.000 esclaves y débarquent chaque année. Ils viennent, pour la très grande majorité, de Madagascar.

Le fameux pirate La Buse (Le Vasseur), réfugié dans la baie d’Antongil où il coule une retraite paisible, est repéré par un négrier qui le ramène à l’île Bourbon, où il est jugé et pendu en 1730. La Buse ne faisait donc pas le trafic d’esclaves ! Quoi qu’il en soit, l’esclavagisme français laissera une plaie béante dans le cœur des Malgaches, qui ne verront qu’avec méfiance tout rapprochement avec La Réunion, même après 1848. C’est le deuxième malentendu !

Un 19ème siècle malgache qui se termine par la conquête coloniale française

Au début du 19ème siècle, Madagascar ne fait pas partie des conquêtes envisagées par les deux grandes puissances coloniales que sont la France et l’Angleterre. La première est occupée à conforter son implantation en Algérie, la seconde à imposer sa suprématie sur l’Inde. La Grande Ile reste donc à l’écart des velléités européennes et en profite pour s’unifier.

Le roi Radama Ier joue sur la rivalité franco-anglaise pour imposer la dynastie merina sur presque toute l’île, y compris des parties occupées par des Français, comme Foulpointe et Fort Dauphin. Des religieux britanniques s’implantent à Tananarive en 1820, mais quelques années plus tard, la reine Ranavalona fait exécuter des missionnaires chrétiens. En 1861, son fils Radama II est plus libéral avec les Européens, mais il est assassiné deux ans plus tard.

La situation devient ambigüe, jusqu’à ce que la France ne lance une opération de conquête guerrière dès 1883. En 1885, le traité de Tamatave établit Madagascar comme protectorat français. L’autorité de la reine est reconnue sur l’ensemble de l’île.

Mais c’est l’anarchie, prétendent les colonialistes français. En 1895, leurs troupes investissent Tananarive et obligent la reine à signer un traité de prise de possession. C’est le début de la véritable colonisation française par le général Gallieni, envoyé dans l’île soi-disant pour la pacifier.

On sait ce que signifie la "pacification" à la française dans les colonies… La répression qu’il mène contre la résistance malgache fera en dix ans entre 100.000 et 500.000 morts pour une population de 3 millions d’habitants. De nombreux Réunionnais enrôlés dans l’armée de Gallieni ont participé à ces massacres.

Au 20ème siècle, des colons créoles s’installent dans la Grand Ile et s’y comportent en prédateurs, s’emparant des troupeaux de zébus et ne payant pas leurs travailleurs. Ils laisseront une image bien négative, la face concrète de la colonisation pour les Malgaches, les Vazaha se tenant à l’écart, invisibles dans les bureaux de l’administration coloniale. Troisième malentendu au détriment des deux peuples !

La révolte de 1947 et l’inacceptable tuerie par les autorités françaises

A la Libération en France en 1945, les élans humanistes du général De Gaulle pour les colonies, avec l’Union française, suscitent des espoirs chez les colonisés. Malheureusement, il n’est pas écouté et doit se retirer de la vie politique. La Quatrième République retombe dans les mêmes travers colonialistes que la Troisième. Le travail forcé est ré-institué, le code de l’indigénat maintenu. Aucun espoir d’émancipation des peuples n’est évoqué.

Comme en Indochine, c’est la révolte à Madagascar. On s’attaque à tout ce qui peut représenter la présence coloniale, en particulier aux colons ruraux, beaucoup plus vulnérables. L’historien allogène Claude Bavoux écrit : « Durant le soulèvement de 1947, la plupart des colons français morts assassinés étaient Réunionnais d’origine. Par leur dispersion géographique, en particulier sur la côte Est, ils se sont trouvés au contact direct du soulèvement malgache ».  [2]

C’est un malentendu de plus. Les Réunionnais de Madagascar sont d’abord les victimes du larbinisme de leurs dirigeants politiques à La Réunion qui, pour entretenir leurs privilèges fonciers, ne voient comme seule solution à la misère de La Réunion que l’exil de ses bouches en trop à nourrir. La révolte malgache est réprimée sévèrement par l’armée française, qui passe de 8.000 à 18.000 soldats en un an.

Les massacres sont nombreux, touchant largement la population civile. On tire sur des gens sans arme, on mitraille des trains bondés de voyageurs. La "pacification à la française" obtient ce que Paris attend : la soumission de la colonie, au prix de 89.000 morts. C’est ce chiffre qu’évoquera le président Chirac en 2005 au président Ravalomana, qualifiant « d’inacceptable la répression sanglante du soulèvement par l’armée coloniale » .

En 1951, Mitterrand, alors ministre de la France d’Outre-mer, affirmait dans un discours que « l’avenir de Madagascar est indéfectiblement lié à la République française » . Elle obtiendra pourtant son indépendance le 26 juin 1960. « Une liberté cueillie en douceur », selon les termes du premier président de la République de Madagascar, Philibert Tsiranana. Mais la répression de 1947 laisse dans les cœurs malgaches un terrible quatrième malentendu !

L’espoir suscité par la Sakay et l’échec d’un destin commun créolo-malgache

L’idée d’envoyer de nouveaux colons réunionnais à Madagascar, mais sous la forme d’un programme d’installation, soutenu financièrement et techniquement, naît dans le cerveau du député-maire de Saint-Joseph en 1950, Raphaël Babet. Plutôt que de tenter un début de réforme agraire qui permettrait de redistribuer les terres monopolisées par quelques grands groupes sucriers à La Réunion, pourquoi ne pas expédier des petits planteurs créoles à Madagascar, là où la surface agricole ne manque pas ?

Une société d’État est créée, chargée de mener une première expérience avec l’installation d’une cinquantaine de familles réunionnaises à 150 km dans l’Ouest de Tananarive. Dix ans plus tard, la réussite est éclatante. Le président Tsiranana ne remet pas en cause les accords de la Sakay, qui constitue un îlot de progrès technologique dans un océan de pauvreté.

Et c’est bien là que le bât blesse. Les originaires de la Grande Ile n’ont aucun moyen d’imiter le développement économique démontré par les Réunionnais. Car La Sakay ne fonctionne que pour elle, sans programme d’extension ou même de vulgarisation des techniques pour la population malgache. C’est une forme de colonialisme à l’état pur, presque enfantin pour l’époque.

À celui qui aurait posé la question du "possible", on répond : « ils n’en sont pas capables ». Réponse typique du colonisateur paternaliste…

En 1972, un régime militaire s’installe à Madagascar, vite pris en main par Didier Ratsiraka, aidé par les Soviétiques. Tout ce qui appartient aux étrangers est nationalisé. Les Créoles de La Sakay n’ont plus qu’à plier bagage. Les derniers d’entre eux rejoindront La Réunion en 1977.

Mon épouse et moi-même avons été des témoins directs de leur retour. Nous revenions de notre voyage de noces en Bretagne en janvier 1977 et avons fait escale à Tananarive. Et on a vu entrer dans l’avion des gens aux yeux hagards qui n’avaient pour tout bagage qu’un ballot de linge. C’étaient des réfugiés de La Sakay. Cette fois, c’est pour la mémoire réunionnaise, le cinquième malentendu avec Madagascar.

Conclusion

Comment éviter, d’un côté comme de l’autre, les erreurs du passé, et enfin accepter réciproquement de faire son auto-critique ? Comment créer demain le climat de confiance nécessaire, compte tenu des événements politiques actuels dans la Grande Ile ? Comment régler le problème de l’insécurité à Madagascar pour les indigènes comme pour les allogènes, et celui d’une certaine xénophobie anti-malgache à La Réunion ?

Je terminerai sur cette xénophobie. Elle n’a aucune raison d’être. Les Malgaches vivant à La Réunion s’intègrent généralement bien au milieu créole. La créolité est un droit pour tous ceux qui la font vivre.

Et qui est garant de l’authenticité créole ? La réponse se trouve dans l’histoire. L’origine malgache, comme l’origine celtique, y sont inscrites depuis le début du peuplement de l’île Bourbon, et même avant au Fort Dauphin. Elles se sont enrichies d’apports supplémentaires par la suite.

Cela n’exclut donc en rien les parts africaines, indiennes, chinoises ou autres, qui n’ont fait qu’adhérer à la culture créole primitive dont elles se sont nourries et qu’elles ont également nourrie. Si nous n’oublions pas cette part originelle malgache, toute coopération nouvelle entre Madagascar et La Réunion est possible. À condition, bien sûr, que la Grande Ile retrouve la stabilité politique et dise définitivement non à la misère…

[1 François Charpentier, “Le divin marchand, Relation de la constitution de la Compagnie des Indes Orientales, 1664”. Introduction de Mario Serviable, collection Mascarin, Editions ARS Terres Créoles, Sainte-Clotilde (La Réunion), 1988, p 26.

[2 Claude Bavoux, article titré “Les Réunionnais de Madagascar au piège de l’ethnicité 1880-1960”, publié sur le site du CRESOI (Centre de recherche et d’étude des sociétés de l’océan Indien) de l’Université de La Réunion (département Histoire).


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