Culture et identité

Rompre le silence des siècles

300.000 morts sans sépulture

Geoffroy Géraud-Legros / 30 octobre 2009

Comment connaître précisément l’histoire des hommes et des femmes esclaves qui ont vécu et péri dans notre île ? Comment éclairer le mystère de leur disparition sans traces ? L’enjeu est immense, et va bien au-delà de l’interrogation généalogique : la mise en lumière de ce versant de notre histoire s’adresse directement à La Réunion de demain.

Une stèle en hommage aux esclaves morts sans sépulture sera inaugurée le 31 Octobre à Saint-Louis. Ce geste en direction de notre passé s’inscrit dans une démarche de rétablissement de la mémoire de l’esclavage, resté si longtemps le douloureux non-dit de la culture réunionnaise. Cet acte fort souligne plus que jamais la nécessité de renforcer la démarche d’exploration archéologique à La Réunion.
Les historiens et les spécialistes en sciences humaines et sociales ont souligné l’importance des morts dans la spiritualité des Réunionnais : elle se manifeste particulièrement par l’affluence et la dévotion populaire lors de la fête des morts, et par de nombreuses croyances relatives aux esprits et aux âmes des défunts. La relation aux disparus entretient un lien intime avec le long passé d’esclavage de notre île. L’historien Prosper Eve a ainsi montré que les petits sanctuaires qui parsèment notre pays – les Ti bondié- sont bien souvent installés là où, autrefois, de discrètes installations de feuillage ou de pierres signalaient les lieux où étaient tombés les Marrons, accidentés ou victimes des chasseurs de Noirs. De même, rappelle l’anthropologue Charlotte Rabesahala, le maloya, longtemps, dissimulé dans l’arrière-pays ou dans l’intimité des familles, sert d’abord à honorer les ancêtres esclaves ou engagés.
Au fondement de cette religiosité populaire et de cet imaginaire, une immense inconnue historique : où se trouvent les dépouilles des quelques 300.000 hommes, femmes et enfants qui ont vécu et péri dans notre pays pendant près de deux siècles d’esclavage ? Aucune recherche archéologique n’a pu jusqu’à présent identifier avec certitude de cimetières d’esclaves, et toutes les hypothèses en ce sens ont dû être relativisées. Récemment, les fouilles archéologiques dans le cimetière marin de Saint-Paul après l’exhumation d’ossements par le cyclone "Gamède", n’ont pas pu déterminer avec précision si les dépouilles ressurgies étaient où non celles d’esclaves.

Pour une archéologie réunionnaise

La persistance de cette énigme souligne à qu’en matière d’archéologie, il est plus que jamais important d’avoir davantage de moyens dans notre pays. Signe le plus visible des retards qu’il reste à combler dans ce domaine, l’absence de procédures d’archéologie préventive comparables à celles qui, dans l’Hexagone, permettent l’intervention en urgence d’archéologues lorsqu’un chantier met au jour des vestiges du passé.
Le déficit d’archives est une autre contrainte qui pèse sur la recherche archéologique à La Réunion. Des documents issus des différents fonds d’archives ont permis à des travaux pionniers de situer les lieux et les conditions de vie et d’exploitation des esclaves. Arrachés à leur culture, privés de leurs langues, ceux-ci furent maintenus hors du monde de l’écrit : en conséquence, comme le souligne Jean-François Géraud, archéologue au CRESOI*, « les esclaves n’ont laissé aucun document écrit ». L’histoire écrite des dominants n’accorde donc aucune place à la vision du monde des opprimés.
C’est souvent par le recours à la mémoire orale que des recherches ont pu briser le silence qui recouvre toujours la mort de près de plusieurs centaines de milliers d’êtres humains dans notre pays. Cette démarche s’est avérée féconde, menant par exemple à la découverte de dépouilles d’esclaves marrons en 1983 dans la grotte Tapcal de Cilaos. L’émergence, malgré les obstacles et le manque de moyens, d’une archéologie réunionnaise, témoigne d’une rupture avec l’ordre colonial, qui ne considérait pas La Réunion comme terre d’histoire. L’Université de La Réunion mène ce travail, qui a débouché sur des avancées considérables… Une démarche qui converge avec l’énergie renouvelée de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (MCUR), qui s’est donné pour mission de faire rayonner la mémoire et l’histoire de La Réunion et a pris l’initiative de la cérémonie d’hommage et de reconnaissance de ce samedi.

Geoffroy Géraud

*CRESOI : Centre de recherches sur les sociétés de l’Océan Indien. Ce laboratoire universitaire a consacré en (…) un document entier à l’archéologie réunionnaise, directement accessible sur le site http://www.centre-histoire-ocean-indien.fr/


Une découverte majeure souligne le manque de moyen existant

Champ-borne, Août 2008. Un pêcheur aperçoit dans les galets un objet de forme ronde, qu’il prend de loin pour une noix de coco. Il s’agit en réalité d’un crâne humain, roulé d’un éboulis proche de la mer, d’où émergeaient d’autres ossements.
En l’absence de procédure d’archéologie préventive, ce sont les forces de l’ordre qui procèdent à l’enquête, pensant avoir à faire à une affaire criminelle. Enfin prévenu, Sudel Fuma, archéologue à l’Université de La Réunion trouve un environnement bouleversé par une enquête menée selon les règles de la criminologie.
Celle-ci a modifié la disposition des strates de terres, dont l’étude est d’une grande importance pour la démarche archéologique. Après la constitution d’une équipe, les scientifiques exhument un second squelette, et décèlent aux alentours des dépouilles plusieurs signes attestant de rituels qui n’appartiennent pas au christianisme : les tombes se trouvent en-dehors de la terre consacrée ; il n’y a pas de croix ; les corps sont recouverts par des dalles et ont été couchés sur le dos, la tête tournée vers l’océan, les pieds orientés vers la montagne.
Tout porte les archéologues à croire que ces hommes étaient esclaves. L’un d’entre eux a été enseveli avec une pipe en terre, dont l’examen permettra de dater les tombeaux au 18ème siècle. Cette découverte donne un échantillon des richesses que recèle le sol de notre pays. Les difficultés auxquelles se sont heurtés les chercheurs font en revanche apparaître le besoin urgent de moyens d’action nécessaire à la mise au jour et la préservation du passé des Réunionnais.

Geoffroy Géraud



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  • Plus que jamais il faut rester dans ce continuum de réparation pour restituer une histoire une culture restée trop longtemps dans fénoir.
    plus que jamais au nom de l’égalité des cultures il faut permettre à ces descendants d’esclaves vivant aujourd’hui dans les conditions les plus difficiles de se reconstruire.
    Plus que jamais cette population encore en marge de notre société réclame une juste réparation pour encore mieux s’insérer dans notre île oùla culture se conjugue au pluriel. Continuons cette restitution, cette réparation pour aussi permettre à ces descendants d’esclaves d’avoir leur place dans les différentes instances politiques, une façon aussi d’équilibrer, de métisser, d’harmoniser, de colorier le visage politique de notre belle terre réunionnaise.

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