Culture et identité

"Sacatove", de Leconte de Lisle — 10 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 16 novembre 2012

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", nous avons commencé il y a plus de deux mois à publier un récit de Charles Marie René Leconte de Lisle (1818– 1894), intitulé : "Sacatove" et paru en 1846. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est consacré au marronnage, c’est-à-dire le combat de nos ancêtres esclaves pour la liberté. En voici la dixième partie, où l’auteur nous présente le parcours de l’esclave marron Sacatove. Celui-ci s’est réfugié dans un camp marron dans les Hauts de Saint-Paul, où il est poursuivi par un détachement de chasseurs ; dans une caverne au bord de la ravine du Bernica, Sacatove rencontre la fille de son maître, qui lui demande : « Pourquoi es-tu parti marron ? »…

— Ah ! dit Sacatove en riant naïvement, c’est que je voulais être un peu libre aussi, maîtresse ! Et puis, j’avais le dessein de vous emporter là-bas ; et quand Sacatove a un désir, il y a là deux cents bons bras qui obéissent. Je vous aime, maîtresse ; ne m’aimerez-vous jamais ?

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— Va ! laisse-moi ; tu es fou, misérable esclave ! Sors d’ici ; mais non, écoute ! Ramène-moi à l’habitation, je ne dirai rien et demanderai ta grâce.

— Sacatove n’a besoin de la grâce de personne, maîtresse ; c’est lui qui fait grâce maintenant. Allons, soyez bonne, maîtresse, dit-il, en voulant entourer de ses bras le corps de la jeune fille.

Mais, à ce geste, celle-ci poussa un cri de dégoût invincible et se renversa si violemment en arrière que son front heurta le rocher. Elle pâlit et tomba sans connaissance. À ce cri perçant, plusieurs négresses entrèrent à la hâte et la ramenèrent à la vie ; puis elles sortirent.

— N’ayez plus peur de moi, dit Sacatove à sa maîtresse, demain soir vous

serez à l’habitation.

— C’est bien, murmura-t-elle froidement ; je tiendrai ma parole et j’aurai ta grâce. Sacatove sourit tristement et sortit.

À peine avait-il franchi l’étroit sentier qui séparait les deux portes de la caverne, que les jambes nues d’un noir parurent à l’ouverture de celle-ci et furent vies du corps tout entier.

— Commandeur, cria-t-il aussitôt avec terreur, les blancs ! les blancs !

(à suivre)


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