Culture et identité

"Sacatove", de Leconte de Lisle — 11 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 23 novembre 2012

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", nous avons commencé il y a près de trois mois à publier un récit de Charles Marie René Leconte de Lisle (1818 – 1894), intitulé : "Sacatove" et paru en 1846. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est consacré au marronnage, c’est-à-dire au combat de nos ancêtres esclaves pour la liberté. En voici la onzième partie, où l’auteur nous présente le parcours de l’esclave marron Sacatove. Celui-ci s’est réfugié dans un camp marron dans les Hauts de Saint-Paul, où il est poursuivi par un détachement de chasseurs ; dans une caverne au bord de la ravine du Bernica, Sacatove rencontre Maria, la fille de son maître, a des échanges avec elle et s’en va, mais il est alerté par un ami sur l’arrivée de chasseurs…

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Alors, de tous les coins sombres de la caverne sortit, comme enchantement, une centaine de noirs, qui s’armèrent à la hâte.

T’ont-ils vu ? demanda Sacatove au nouveau venu.

Non, non, commandeur ; mais ils viennent par ici.

Alors, silence ! ils ne trouveront rien .

On entendit en effet bientôt des pas nombreux au-dessus de la caverne, accompagnés de jurements et de malédictions ; puis, le bruit décrut et mourut entièrement.

Pauvres blancs ! dit Sacatove avec un mépris inexprimable. Les noirs poussèrent de grands éclats de rire à cette exclamation de leur chef.

Demain, continua celui-ci, demain soir, entendez-vous, mademoiselle Maria, ma maîtresse, avec ses meubles et ses habits, sera de retour à son habitation.

Les noirs firent des signes muets d’assentiment ; et Sacatove, s’approchant de l’ouverture de la caverne, prit son bâton entre ses dents, et disparut en gravissant le tronc noueux de la liane.

Le détachement descendait la montagne une heure après cette scène. Le frère de Maria s’était attardé de quelques pas pour abattre un beau piéjaune qu’il se baissait pour ramasser, quand il se sentit renversé sur le ventre par une force bien supérieure à la sienne, et il entendit une voix bien connue lui dire en créole :

— Bonjour, maître ! Mademoiselle Maria se porte bien et vous la reverrez bientôt. Ne vous étonnez pas, maître, c’est moi, Sacatove. Mes compliments au vieux blanc. Adieu, maître !

Le jeune créole, rendu à la liberté de ses mouvements, se releva vivement et plein de rage, mais le noir était déjà à trente pas, et quand il voulut le poursuivre, l’autre disparut dans le bois.

(à suivre)


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