Culture et identité

"Sacatove", de Leconte de Lisle — 12 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 30 novembre 2012

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", nous avons commencé il y a trois mois à publier un récit de Charles Marie René Leconte de Lisle (1818-1894) intitulé : "Sacatove" et paru en 1846. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est consacré au marronnage, c’est-à-dire au combat de nos ancêtres esclaves pour la liberté. En voici la douzième et dernière partie, où l’auteur nous présente le parcours de l’esclave marron Sacatove. Celui-ci s’est réfugié dans un camp marron dans les Hauts de Saint-Paul, où il est poursuivi par un détachement de chasseurs ; dans une caverne au bord de la ravine du Bernica, Sacatove rencontre Maria, la fille de son maître ; ils ont des échanges et elle lui annonce qu’elle retourne chez elle…

JPEG - 82.7 ko

Le lendemain du jour fixé pour le retour de Maria, comme son père et son frère passaient sous sa fenêtre en fumant leurs pipes, ils l’y aperçurent tout à coup, et le premier s’écria :

—  Comment ! c’est toi, Maria ! Et d’où viens-tu ?

—  Plus bas ! répondit la jeune fille en se penchant en dehors la fenêtre. J’ai été emmenée dans les bois par Sacatove, mais lui ai promis sa grâce, qu’il faut lui accorder, de peur qu’il parle.

—  Qu’il revienne ou que je le rencontre , dit le jeune homme, il ne parlera jamais .

Il ne comprit pas en effet ce qu’il avait fallu à Sacatove de force d’âme et de générosité pour se dessaisir d’une femme que nul au monde ne pouvait lui ravir. Il ne se souvint que du double outrage de son esclave et jura de lui en infliger le châtiment de ses propres mains.

Il n’attendit pas longtemps. Un matin qu’il chassait sur les limites du bois, et au moment où il mettait en joue, Sacatove se présenta devant lui. Il était nu comme toujours, sans armes et les mains croisées derrière le dos.

—  Bonjour, maître , dit-il, mademoiselle Maria se porte-t-elle bien ?

—  Ah ! chien ! s’écria le créole, et il lâcha le coup de fusil. La balle effleura l’épaule du noir qui bondit en avant, et saisissant le jeune homme par le milieu du corps, l’éleva au-dessus de sa tête comme pour le briser sur le sol. Mais ce moment de colère ne dura pas. Il le déposa sur les pieds et lui dit avec calme :

— Recommencez, maître ; Sacatove est malheureux maintenant ; il n’aime plus les bois, et veut aller au grand pays du Bon Dieu, où les blancs et les noirs sont frères !

Le créole ramassa froidement son arme, la chargea de même et le tua à bout portant.

Ainsi mourut Sacatove, le célèbre marron. Sa jeune maîtresse se maria peu de temps après à Saint-Paul, et l’on ne dit pas que son premier-né ait eu la peau moins blanche qu’elle.

(fin)


Kanalreunion.com