Culture et identité

"Sacatove", de Leconte de Lisle — 5 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 12 octobre 2012

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", nous avons commencé il y a un mois à publier un récit de Charles Marie René Leconte de Lisle (1818 – 1894), intitulé : "Sacatove" et paru en 1846. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est consacré au marronnage, c’est-à-dire le combat de nos ancêtres esclaves pour la liberté. En voici la cinquième partie, où l’auteur nous présente le parcours de l’esclave marron Sacatove. Après nous avoir parlé de « la famille du blanc dont il était l’esclave », il nous raconte que Sacatove est soupçonné un jour d’avoir commis « un rapt amoureux » de la fille de son « maître blanc » et qu’avec un bateau « le ravisseur se fût dirigé sur Maurice »…

Ce navire fut immédiatement suivi ; mais il n’avait fait que toucher l’île voisine, en continuant sa route pour l’Inde.
Le père et le fils revinrent chez eux et attendirent patiemment que la fugitive leur donnât des nouvelles, bonnes ou mauvaises. Le premier n’en fuma pas moins de pipes ; le second n’en tua pas moins de perdrix et de lièvres. Tout marcha comme d’habitude dans la maison ; seulement il y eut une chambre inoccupée.
Que le lecteur ne s’étonne pas de cette indifférence, et ne m’accuse point d’exagération. Le créole a le coeur fort peu expansif et trouve parfaitement ridicule de s’attendrir. Ce n’est pas du stoïcisme, mais bien de l’apathie, plus souvent un vide complet sous la mamelle gauche, comme dirait Barbier.
Ceci soit dit sans faire tort à l’exception, qui, comme chacun sait, est une irrécusable preuve de la règle générale.
Ce fut à peu de temps de là qu’on entendit parler de Sacatove à l’habitation. Un noir assura l’avoir rencontré dans les bois.
Cette nouvelle fut bientôt confirmée d’une façon éclatante. Une bande de noirs marrons dévasta les habitations situées aux approches de la forêt, et celle du maître de Sacatove ne fut pas épargnée.
Une nuit, entre autres, l’appartement de la jeune fille enlevée fut si complètement dévalisé qu’il ne resta que les cloisons inamovibles, la persienne de rotin ayant aussi été emportée. Le détachement des hauts de Saint-Paul reçut l’ordre de poursuivre les marrons.
Notre jeune créole prit son meilleur fusil de chasse et suivit le détachement en volontaire. Ce que voyant, son père alluma une pipe et but quelques tasses de café en guise d’adieu.

(à suivre)


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