Culture et identité

"Sacatove", de Leconte de Lisle — 6 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 19 octobre 2012

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", nous avons commencé il y a un un peu plus d’un mois à publier un récit de Charles Marie René Leconte de Lisle (1818 – 1894), intitulé : "Sacatove" et paru en 1846. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est consacré au marronnage, c’est-à-dire le combat de nos ancêtres esclaves pour la liberté. En voici la sixième partie, où l’auteur nous présente le parcours de l’esclave marron Sacatove. Après nous avoir parlé de « la famille du blanc dont il était l’esclave », il nous raconte que Sacatove est soupçonné un jour d’avoir commis « un rapt amoureux » de la fille de son « maître blanc » et qu’avec un bateau « le ravisseur se fût dirigé sur Maurice ». En fait, il s’est réfugié dans un camp marron dans les Hauts de Saint-Paul, où il est poursuivi par un détachement de chasseurs…

Rien n’est beau comme le lever du jour du haut des mornes du Bernica. On y découvre la plus riche moitié de la partie sous le vent et la mer à trente lieues au large.
Sur la droite, au pied de la Montagne-à-Marquet, la savane des Galets s’étend sur une superficie de trois à quatre lieues, hérissée de grandes herbes jaunes que sillonne d’une longue raie noire le torrent qui lui donne son nom. Quand les clartés avant-courrières du soleil luisent derrière la montagne de Saint-Denis, un liseré d’or en fusion couronne les dentelures des pics et se détache vivement sur le bleu sombre de leurs masses lointaines.
Puis il se forme tout à coup à l’extrémité de la savane un imperceptible point lumineux qui va s’agrandissant peu à peu, se développe plus rapidement, envahit la savane tout entière ; et, semblable à une marée flamboyante, franchit d’un bond la rivière de Saint-Paul, resplendit sur les toits peints de la ville et ruisselle bientôt sur toute l’île, au moment ou le soleil s’élance glorieusement au-delà des cimes les plus élevées dans l’azur foncé du ciel.
C’est un spectacle sublime qu’il m’a été donné d’admirer bien souvent, et c’est aussi celui qui se déroula sous les yeux du détachement quand il fit sa première halte, à six heures du matin, sur le piton rouge du Bernica, à 1.200 toises environ du niveau de la mer.
Mais, hélas ! les créoles prennent volontiers pour devise le "nil admirari" d’Horace. Que leur font les magnificences de la nature ? Que leur importe l’éclat de leurs nuits sans pareilles ?
Ces choses ne trouvent guère de débouché sur les places commerciales de l’Europe ; un rayon de soleil ne pèse pas une balle de sucre, et les quatre murs d’un entrepôt réjouissent autrement leurs regards que les plus larges horizons.

(à suivre)


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