Culture et identité

"Sacatove", de Leconte de Lisle — 7 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 25 octobre 2012

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", nous avons commencé il y a un six semaines à publier un récit de Charles Marie René Leconte de Lisle (1818 – 1894), intitulé : "Sacatove" et paru en 1846. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est consacré au marronnage, c’est-à-dire le combat de nos ancêtres esclaves pour la liberté. En voici la septième partie, où l’auteur nous présente le parcours de l’esclave marron Sacatove. Celui-ci s’est réfugié dans un camp marron dans les Hauts de Saint-Paul, où il est poursuivi par un détachement de chasseurs…

Pauvre nature ! admirable de force et de puissance, qu’importe à tes aveugles enfants ta merveilleuse beauté ? On ne la débite ni en détail ni en gros : tu ne sers à rien.
Va ! alimente de rêves creux le cerveau débile des rimeurs et des artistes ; le créole est un homme grave avant l’âge, qui ne se laisse aller qu’aux profits nets et clairs, au chiffre irréfutable, aux sons harmonieux du métal monnayé.
Après cela, tout est vain — amour, amitié, désir de l’inconnu, intelligence et savoir ; tout cela ne vaut pas un grain de café. Et ceci est encore vrai, ô lecteur, très vrai, et très déplorable !
Les plus froids et les plus apathiques des hommes ont été placés sous le plus splendide et le plus vaste ciel du monde, au sein de l’océan infini, afin qu’il fût bien constaté que l’homme de ce temps-ci est l’être immoral par excellence. Est-il, en effet, une immoralité plus flagrante que l’indifférence et le mépris de la beauté ?
Est-il quelque chose de plus odieux que la sécheresse du cœur et l’impuissance de
l’esprit en face de la nature éternelle ? J’ai toujours pensé, pour mon propre compte, que l’homme ainsi fait n’était qu’une monstrueuse et haïssable créature. Qui donc en délivrera le monde ?
Le détachement pénétra dans les bois. Eux aussi sont pleins d’un charme austère. La forêt de Bernica, alors comme aujourd’hui, était dans toute l’abondance de sa féconde virginité.
Gonflée de chants d’oiseaux et des mélodies de la brise, dorée par-ci par-là des rayons multipliés qui filtraient au travers des feuilles, enlacée de lianes brillantes aux mille fleurs incessamment variées de forme et de couleur, et qui se berçaient capricieusement des cimes hardies des nattes et des bois-rose aux tubes arrondis papayers-lustre ; on eût dit le jardin d’Arménie aux premiers jours du monde, la retraite embaumée d’Ève et des amis qui venaient l’y visiter.

 (à suivre) 


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