Culture et identité

"Sacatove", de Leconte de Lisle — 8 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 2 novembre 2012

Dans le cadre de cette chronique "Nout mémwar", nous avons commencé il y a deux mois à publier un récit de Charles Marie René Leconte de Lisle (1818-1894), intitulé : "Sacatove" et paru en 1846. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est consacré au marronnage, c’est-à-dire le combat de nos ancêtres esclaves pour la liberté. En voici la huitième partie, où l’auteur nous présente le parcours de l’esclave marron Sacatove. Celui-ci s’est réfugié dans un camp marron dans les Hauts de Saint-Paul, où il est poursuivi par un détachement de chasseurs…

Mille bruits divers, mille soupirs, mille rires se croisaient à l’infini sous les vastes ombres des arbres, et toutes ces harmonies s’unissaient et se confondaient parfois de telle sorte que la forêt semblait s’en former une voix magnifique et puissante.

Le détachement passa silencieux, et le pas des chasseurs se perdit bientôt dans les profondeurs solitaires du bois. À une lieue environ, au milieu d’un inextricable réseau de lianes et d’arbres, la ravine de Bernica, gonflée par les pluies, roulait sourdement à travers son lit de roches éparses.

Deux parois perpendiculaires, de 4 à 500 pieds, s’élevaient des deux côtés de la ravine. Ces parois, tapissées en quelques parties de petits arbustes grimpants et d’herbes sauvages, étaient généralement nues et laissaient le soleil chauffer outre mesure la pierre déjà calcinée par les anciennes laves dont l’île a gardé l’ineffaçable empreinte.

Si le lecteur veut s’arrêter un moment sur la rive gauche de la ravine, il apercevra au milieu de la rare végétation dont je viens de parler une ouverture d’une médiocre grandeur, à peu près à la moitié du rempart.

Avec un peu plus d’attention, ses regards découvriront une grosse liane noueuse qui descend le long du rocher jusqu’à cette ouverture, que ses racines solides ont fixée plus haut dans les crevasses de la pierre autour du tronc des arbres.

Il y avait là une grande caverne divisée en deux parties naturelles, dont la première était beaucoup plus vaste que la seconde, et à demi éclairée par quelques fentes de la voûte. L’ouverture était à peine franchie que la courbe du roc s’élançait à une hauteur triple de la largeur de cet asile, alors inconnu des noirs marrons.

Trois d’entre eux étaient assis dans un coin, et fumaient silencieusement.

(à suivre)


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