Culture et identité

Silence, complicité et intégration

L’Église catholique et l’esclavage des Noirs XVIe - XVIIe siècles — 1 —

Témoignages.re / 15 décembre 2012

À quelques jours de la célébration de l’abolition de l’esclavage à La Réunion, “Témoignages” commence la publication d’un article rédigé par Reynolds Michel. Il revient sur le rapport qu’entretenait l’Église avec l’esclavage à l’époque de l’expansion coloniale de l’Occident.

« Même si l’aile évangélique de l’Église s’est levée contre l’esclavage, ce n’est pas assez pour condamner la complicité de l’institution dans la pratique esclavagiste ». Révérend Bessant

L’esclavage est une institution qui remonte à la nuit des temps. On le retrouve, sous des formes diverses, dans la quasi-totalité des sociétés humaines d’une certaine importance. Au temps de Jésus de Nazareth et des premiers chrétiens, la pratique était courante et acceptée comme un fait de société. Saint Paul, tout comme Saint Pierre, ne réclame nullement son abolition. « Que chacun demeure, dit-il dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Étais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t’en soucie pas. Mais si tu peux devenir libre, saisis l’occasion » (1 Corinthiens, 7/20-21).

Paul met surtout l’accent sur la liberté dans le Christ et sur la justice de Dieu qui reconnaît chaque personne pour elle-même : «  Quelqu’un a payé le prix de votre rachat : ″ne devenez pas esclaves des hommes″ » (1 Corinthiens 7/22-23). Mais Paul ouvre une brèche en introduisant pour la première fois le principe de réciprocité dans toutes les relations humaines : « Il n’y a ni Juif, ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Galates, 3/28).

Du silence à la complicité

Le ton est donné, l’Église Catholique, tout en demandant aux maîtres de traiter leurs esclaves avec humanité, voire en encourageant les affranchissements, reste, par la suite, silencieuse sur le fait de l’abolition de l’esclavage et sur les nouvelles formes de servitude développées durant le Moyen-âge. À l’exception d’une voix anti-esclavagiste bien isolée, celle de Grégoire de Nysse (père de l’Église du IVe siècle), l’Église catholique, tout en affirmant que l’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu et en proclamant l’égalité entre les hommes, n’élèvera pas la voix pour condamner l’esclavage.

La légitimité de la servitude est même admise à certaines conditions — captifs de « guerre juste » , juste condamnation (criminels), l’auto-réduction en esclavage, la naissance (les enfants d’esclaves sont esclaves). Bref, l’incompatibilité fondamentale entre l’esprit de l’Évangile et l’institution esclavagiste n’est pas perçue par les sociétés chrétiennes durant plus de quinze siècles. L’Église « fait avec ». Par contre, la libération spirituelle par le baptême était devenue incompatible avec l’esclavage — quand on était baptisé, on était affranchi. Cette règle, comme on le sait, ne sera pas appliquée dans les colonies, malgré la protestation de certains missionnaires, notamment des Capucins en Guyane (1).

Mais à partir du XVIe siècle, avec la déportation en masse d’Africains vers les colonies d’Amérique et leur réduction en esclavage, nous changeons d’échelle et de degré dans l’horreur. Car cette déportation fera plus de douze millions de victimes sur une durée de quatre siècles. Elle est pensée, planifiée, réglementée, codifiée et justifiée par les nations chrétiennes d’Europe avec la caution des Églises (catholique et protestante). Dans une bulle spéciale, en date du 16 juin 1452, le pape Nicolas V donne au roi du Portugal « pleine et libre permission d’envahir, de rechercher, de capturer et d’assujettir tous les Sarrasins, païens et autres ennemis du Christ… Et de les condamner à un perpétuel servage ». Il confirme ensuite ses propos, le 8 janvier 1455, en les étendant aux conquêtes futures. Ses successeurs — à l’exception de Pie II qui, en 1462, qualifie la traite des Noirs de « crime énorme » — tiendront le même discours.

En 1548, le pape Paul III autorise la possession et l’achat d’esclaves dans ses États «  pour l’utilité publique et le bien de tous ceux qui en achèteront ou en ont achetés  ». Si la mise en esclavage des Indiens est condamnée, en 1537, celle des Noirs ne suscite aucune réprobation officielle de la part de l’Église. Il faut attendre Pie VII, en 1814, puis Grégoire XVI en 1839, pour trouver une dénonciation claire de la traite. Et pourtant, l’esclavage, celui de la traite, n’est plus l’esclavage antique du temps de Saint Paul, même si le statut d’esclave est dans tous les cas inadmissible. (2).

De la complicité à l’intégration

Dans les colonies françaises, l’Église catholique donne sa caution au système en acceptant le Code noir (1685) et Lettres patentes (1723) sans se démarquer de cette codification de l’esclavage. Et lorsque les questions de conscience s’infiltrent face à la cruauté du système, ses théoriciens et autres hommes d’Église vont trouver dans les Écritures et particulièrement dans Saint Paul les arguments pour justifier l’ordre esclavagiste. Bossuet (1627-1704), l’évêque de Meaux, exprime bien la position de l’Église de cette époque : « De condamner cet état (l’esclavage), ce serait non seulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois ; mais ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves par la bouche de Saint Paul de demeurer en leur état, et n’oblige point leurs maîtres à les affranchir » . Phrase que Flaubert (1821-1880) fera, avec raison, figurer dans son sottisier (3).

Dans son livre “Mémoires d’un esclave”, Frederick Douglass énonce cette utilisation abusive de certains passages de la Bible pour justifier l’esclavage : « J’affirme sans hésitation que la religion, dans le sud, n’est qu’une couverture pour masquer les plus horribles crimes, une manière de justifier la plus épouvantable barbarie, une façon de sanctifier les messages les plus haineux et, enfin, un sombre abri derrière lequel les actes les plus noirs, les plus immondes et les plus ignobles des propriétaires d’esclaves trouvent leur protection la plus sûre » (4).

La religion est ensuite utilisée pour donner à l’infâme trafic une raison autre que l’exploitation économique, l’alibi de l’évangélisation des esclaves. L’esclavage est censé permettre aux Africains d’éviter de mourir païens, car pour être sauvés, ils ont besoin de la grâce du baptême. Voici ce qu’écrit un père jésuite au XVIIe siècle : « J’avoue que la condition des esclaves est extrêmement rude, mais toutes ces disgrâces leur sont occasions d’un bonheur inestimable puisque dans leur esclavage ils jouissent de la liberté des enfants de Dieu » (5).

Bref, si les Africains perdent leur liberté en franchissant l’océan, ils gagnent en retour la liberté du salut céleste. L’esclavage n’est donc qu’un moindre mal. Cet argument sera repris par les missionnaires catholiques comme par les protestants au cours des siècles suivants, lorsqu’il n’est pas doublé, chez certains, de la référence à la malédiction de Cham , que l’on applique aux Noirs d’Afrique (Genèse, 9/18-28). Le théologien Bellon de Saint-Quentin ira encore plus loin en déclarant, en 1764 : « Le plus grand malheur qu’on puisse faire à ces pauvres Africains serait la cessation de ce trafic » (6).

Dès lors, le clergé colonial pourra en toute quiétude morale devenir propriétaire d’esclaves, avoir des terres à cultiver, donc des revenus tirés de l’esclavage, quand ce n’est pas de la traite. Tous les ordres religieux possédaient des esclaves, parfois plusieurs centaines.

Pour conclure cette partie, on ne peut plus dire simplement que l’Église officielle « a fait avec » l’esclavage des Noirs dans un premier temps parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. Du silence à la tolérance, elle est ensuite passée de la complicité avec le système à son intégration complète dans le système. Voilà la « vérité » historique.

Des réactions courageuses, mais limitées

Mais est-ce à dire qu’il n’y a pas eu au sein même de l’Église de lutte pour la reconnaissance de la dignité de l’esclave ? Nous verrons plus loin que des voix se sont élevées assez tôt pour dénoncer l’inhumaine condition des esclaves et l’illégitimité de la traite.

À partir du XVIe siècle, la traite occidentale commence à prendre une ampleur considérable avec la mise en place d’un réseau commercial bien organisé : approvisionnement régulier en captifs, navires capables de transporter annuellement des centaines de milliers d’individus, revente des captifs et leur réduction en esclavage sur les plantations. Les conditions inhumaines et scandaleuses dans lesquelles se déroulent la capture, l’embarquement, le trajet, la vente, et le traitement sur les plantations sont mieux connues et finissent par provoquer l’indignation et la protestation des missionnaires et des penseurs chrétiens (théologiens et juristes, notamment de l’École de Salamanque). À vrai dire, avec la traite occidentale, nous sommes devant un autre type d’esclavage, un esclavage qui met en œuvre tout un processus de déculturation et de déshumanisation quasi-totale.

En dehors de deux religieux, Epiphane de Moirans et Francisco de Jaca, qui, dans le dernier quart du XVIIe siècle, condamnent radicalement la traite et l’esclavage, les autres ecclésiastiques, tout en allant le plus loin possible dans la défense de la dignité des esclaves et dans le dévouement à leur service, se situent dans le cadre de diverses législations de l’époque et de l’ensemble des règles établies parmi les nations, c’est-à-dire le droit des gens. Mais également de la compréhension dominante des Écritures et de la tradition de l’Église Catholique de l’époque.

Dans ce cadre, l’esclavage des prisonniers de guerre, remplaçant l’ancienne mise à mort, était, non seulement universellement pratiqué, mais était considéré comme licite — qui n’est défendu par aucune loi (Petit Robert). Faut-il encore que la guerre soit juste, iustum bellum . C’est donc sur les justes causes de l’esclavage que vont porter les discussions des théologiens-juristes des XVIe et XVIIe siècles, tels que : Francisco de Vitoria (1483-1546), Domingo de Soto (1495-1560), Thomas de Mercado (1530-1576), Bartolomé de Albornoz, Luis de Molina (1536-1600), Fernando Rebello (1546-1608) et autres. Et ils vont se prononcer contre la traite des Noirs et conséquemment de leur réduction en esclavage parce qu’ils ont été capturés lors de razzias agressives injustes et donc asservis injustement.

(à suivre)

Notes

(1) En Guyane, en 1650, tout comme à Saint-Chrisophe, petite île des Caraïbes, les Capucins estiment que «  les fils d’esclaves et donc chrétiens ne peuvent être maintenus en esclavage  », cité par BELROSE–HUYGHUES Vincent, Sources et problématique d’une histoire religieuse de l’esclavage en Guyane XVII–XVIIIe siècles, Dialogues d’histoire ancienne, Vol. 10, 1984 Persée. Voir également BENOT Yves, la Modernité de l’esclavage, La découverte, 2003, p.112.

(2) QUENUM Alphonse, Les Eglises chrétiennes et la traite atlantique , Karthala, 1993, p. 67-79

(3) BOSSUET Jacques-Bénigne, cité par Jean MPISI Traite et esclavage des Noirs au nom du Christianisme , L’Harmattan, 2008, p. 213.

(4) DOUGLASS Frédéric, cité par Louis DUBÉ, L’enseignement de Jésus , in Le Québec sceptique, n°65.

(5) PELLEPRAT Pierre, missionnaire jésuite, cité par Antoine GISLER, L’esclavage aux Antilles françaises (XVIIe-XIXe siècles), Karthala, 1981, p. 158.

(6) QUENUM Alphonse, Les Eglises chrétiennes et la traite atlantique, Karthala, p. 25-35 sur le mythe biblique de Cham et page 172 sur la position de BELLON de Saint-Quentin. Voir également MICHEL Reynolds, L’Église et l’esclavage, essai de lecture théologique, in L’esclavage et ses séquelles, Actes du colloque international, Port-Louis, Maurice, 5-8 octobre 1998, p.95-121.


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