Culture et identité

Triste cinquantenaire : la signature de l’ordonnance du 15 octobre 1960

La répression contre le peuple réunionnais dans les années 1950-1970

Témoignages.re / 14 octobre 2010

1960 marque l’accession à l’indépendance des colonies françaises d’Afrique. Indépendance précédée de celle de l’Indochine (1954) puis de celles de la Tunisie et du Maroc (1956). En dépit des moyens énormes mis en œuvre pour que l’Algérie reste une terre sous domination française, la guerre extrêmement meurtrière qui s’y poursuit depuis 6 ans risque de s’achever par un nouveau Dien Bien Phu. Le général de Gaulle en est persuadé après la « tournée des popotes » qu’il entreprend en mars 1960 en Algérie.
Farouche partisan de « l’Algérie française », Michel Debré, qui est à Matignon depuis le 8 janvier 1959, s’emploie alors à retarder le plus possible la fin de ses illusions en ayant recours notamment à l’ordonnance du 15 octobre 1960, dont voici un bref extrait :

« Le Président de la République,
Sur le rapport du Premier ministre (...)
Vu la loi du 4 février 1960, autorisant le gouvernement à prendre (...) certaines mesures relatives au maintien de l’ordre, (...) à la pacification et à l’administration de l’Algérie ; (...)
Ordonne
art. 1 : les fonctionnaires de l’État en service dans les DOM dont le comportement est de nature à troubler l’ordre public peuvent être, sur la proposition du préfet et sans autre formalité, rappelés d’office en Métropole (...).
Cette décision de rappeler est indépendante des procédures disciplinaires dont ces fonctionnaires peuvent faire l’objet »
.

Conserver à tout prix les ex-confettis de l’Empire

Comment ne pas faire observer que nous sommes en présence d’un texte qui, manifestement, selon les termes employés, n’aurait dû s’appliquer qu’à l’Algérie en guerre et devenir caduc dès la signature le 18 mars 1962 des accords d’Évian mettant fin au conflit algérien.
Sur ce point précis, l’avis de Michel Debré lui-même mérite d’être rappelé : au cours d’une conférence de presse tenue à Saint-Denis le 30 novembre 1966, l’ancien Premier ministre déclare en effet : « Cette ordonnance, je l’ai voulue, je l’ai rédigée et je l’ai même appliquée (...). Elle n’a pas été faite pour La Réunion (...) ».
« Ni pour les autres DOM »,
aurait-il pu ajouter, puisque l’article 3 de la loi du 4 février 1960 prévoit expressément la ratification des ordonnances par le Parlement. Or, celle du 15 octobre 1960 n’a jamais été ratifiée.
Nous sommes donc fondés à nous poser la question de savoir pourquoi une mesure prévue pour les départements algériens a pu être étendue aux 4 « vieilles colonies » devenues départements français le 19 mars 1946.
La réponse est évidente : en prévision de la perte plus que probable de l’Algérie, le gouvernement estimait qu’il devait se donner les moyens de conserver à tout prix les ex-confettis de l’Empire, dont les populations exprimaient avec force dans les années 1950 et 1960 leur volonté d’exiger le respect de leurs droits fondamentaux, violés en permanence avec un cynisme révoltant.

Les premières victimes

Il me faut rappeler que bien avant que le gouvernement Debré ait reçu l’autorisation de recourir aux ordonnances, les Réunionnais ont vécu sous un régime d’exception qui faisait d’eux des sous-citoyens.
Dans cette situation, qui s’est aggravée avec l’arrivée dans l’île le 13 juin 1956 du préfet Jean Perreau-Pradier, les responsables des organisations démocratiques réunionnaises, dirigées souvent par des fonctionnaires, ont appelé leurs compatriotes à se mobiliser et à résister. Et cela, dans des conditions particulièrement difficiles.

Parmi les fonctionnaires victimes de l’arbitraire préfectoral antérieurement à la promulgation de l’ordonnance du 15 octobre 1960, citons :

- l’inspecteur de l’Éducation nationale Roger Ueberschlag, brutalement expulsé de La Réunion au début de 1960 sous l’incroyable prétexte que les méthodes pédagogiques dont il préconisait l’emploi déplaisaient à Jean Perreau-Pradier. Son épouse, institutrice à La Réunion, ne put rejoindre son Alsace natale que 2 mois plus tard, en voyageant à ses frais, à bord d’un cargo hollandais,

- le professeur d’allemand Daniel Lallemand, retenu à Marseille le 9 août 1960, au moment précis où il allait prendre l’avion pour La Réunion, où il devait occuper un poste au lycée Leconte de Lisle, en application d’un arrêté ministériel du 21 juillet 1960. Son épouse, Iris, institutrice réunionnaise, se voit offrir pour sa part un poste... en Haute-Savoie, alors qu’elle est en route pour La Réunion, où elle obtiendra d’ailleurs un poste,

- l’instituteur Marcel Le Guen, enseignant breton, arrivé dans l’île le 10 décembre 1951 en compagnie de son épouse également institutrice, est nommé le 9 septembre 1958 à l’école Edgar Avril, à La Plaine des Cafres, où il doit, avec l’accord du vice-recteur Cormary, expérimenter une nouvelle façon d’enseigner, autorisant les élèves à utiliser le créole. Cela suffit à irriter le préfet Perreau-Pradier qui, avec la complicité du maire du Tampon, Paul Badré, permet aux gros-bras de ce dernier d’agresser sauvagement Marcel Le Guen dans son école. Muté d’office au Tévelave, il entend, au préalable, porter plainte contre ses agresseurs. Le magistrat auquel il s’adresse, ainsi que le vice-recteur insistent alors auprès de lui pour qu’il retire sa plainte. Cet “ordre” venant très vraisemblablement de la Préfecture, Marcel Le Guen renonce à s’adresser à la Justice. À son départ en congé administratif le 11 juillet 1963, il apprend que le préfet s’oppose à son retour à La Réunion.

Une première liste d’exilés en application de l’ordonnance

Le 21 août 1961, ce fut une première liste : 10 Réunionnais reçoivent une lettre signée du préfet Jean Perreau-Pradier leur apprenant qu’en application de l’ordonnance du 15 octobre 1960, ils sont expulsés de La Réunion. Il s’agit de Nelly et Gervais Barret, Jean-Baptiste Ponama, Roland Robert, Max Rivière, Bernard Gançarski, tous enseignants ; Pierre Rossolin, inspecteur des PTT ; Jean Le Toullec, cadre des ponts et chaussées ; Georges Thiébaut, inspecteur des douanes ; et Joseph Quasimodo, agent du Trésor public.
Le départ de 6 d’entre eux est fixé au mardi 5 septembre sur le vol d’Air France. Les responsables des différents services auxquels appartiennent ces fonctionnaires sont avisés pour leur part, par le préfet, qu’il leur interdit d’accorder des autorisations d’absence le mardi 5 septembre ; cela, on le devine, afin d’éviter toute manifestation à Gillot.

Premières réactions

Dès que cette nouvelle est rendue publique, les deux quotidiens de La Réunion, “Témoignages” et le “Journal de l’Ile de La Réunion” — considéré pourtant à l’époque comme le porte-parole de la Préfecture — condamnent une mesure prise « pour délit d’opinion ».
Quant à la réaction des élus, elle nous réserve une surprise.
Réuni le mardi 29 août à Saint-Denis, le Conseil général entend une longue déclaration du président Roger Payet, largement applaudi par la foule qui se presse dans les tribunes réservées au public. Mais pas par les élus, dont la plupart ne cachent pas leur stupéfaction. Le président Roger Payet, pourtant très proche du pouvoir, tient à exprimer sa réprobation devant « les atteintes aux droits les plus imprescriptibles de l’Homme ». Dans sa péroraison, il invite ses collègues à « protester au nom de la population réunionnaise », avant d’ajouter : « ayant toujours combattu pour des idées que j’ai crues et que je crois encore justes et raisonnables, je me permets, au soir de la vie, de vous demander (...) d’affirmer (...) le respect de la personne humaine et de la liberté ».
Avant de lever la séance, le président Roger Payet donne lecture d’une motion (non soumise au vote), dont voici un très bref extrait : « Le Conseil général demande que le département de La Réunion ne soit pas considéré comme un département d’exception, auquel sont appliquées des lois d’exception soulevant la réprobation générale. (...) Il émet le vœu que soient suspendus les arrêtés déjà pris ».
L’appel du président Roger Payet suscite ce qui s’apparente à une riposte des élus de la droite ultra à La Réunion. Réunis discrètement en congrès à Saint-Denis le 4 septembre, 19 maires de l’île sur 23 et 21 conseillers généraux sur 36 tiennent à affirmer qu’ils « déplorent que des fonctionnaires de l’État se soient mis dans le cas d’encourir des mesures de mutations (...) et assurent les fonctionnaires loyaux (!!) (…) » qu’ils « les défendront toujours, tant qu’ils serviront les seuls intérêts de la France ».

(à suivre)

Eugène Rousse


Un exil sur simple décision du préfet

Voici un extrait de l’ordonnance Débré.

« Le Président de la République,
Sur le rapport du Premier ministre (...)
Vu la loi du 4 février 1960, autorisant le gouvernement à prendre (...) certaines mesures relatives au maintien de l’ordre, (...) à la pacification et à l’administration de l’Algérie ; (...)
Ordonne
art. 1 : les fonctionnaires de l’État en service dans les DOM dont le comportement est de nature à troubler l’ordre public peuvent être, sur la proposition du préfet et sans autre formalité, rappelés d’office en Métropole (...).
Cette décision de rappeler est indépendante des procédures disciplinaires dont ces fonctionnaires peuvent faire l’objet »
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