Culture et identité

Un appel à renforcer les liens de solidarité entre les peuples de notre région

Entretien avec Karl Kugel

Témoignages.re / 8 décembre 2011

Karl Kugel, créateur du Jardin de la Mémoire à l’Île du Mozambique, accueille les visiteurs sur le site du dispositif d’exposition au Hangar D2 du Port Ouest chaque samedi de 10h à 12h et de 14h à 17h00. Le 20 décembre prochain, jour de clôture de l’exposition, ce sera de 9h30 à 12h30. "Témoignages" a interrogé cet artiste et militant culturel sur son travail, ses motivations, ses projets…

Quel est le contenu, le sens et les perspectives que vous avez voulu donner à cette exposition "Jardim" ?

- Le jardin a été inauguré en 2007 et le travail se prolonge actuellement avec une 2ème phase de projet, réalisée en relation avec le Ministère de la Culture du Mozambique et le Cabinet de Conservation de l’Île du Mozambique, et un soutien de la Direction des Affaires culturelles de l’océan Indien. Une des priorités de cette seconde phase est de faire connaître le jardin au niveau local, régional et international.
C’est dans cet esprit que ce dispositif d’exposition a été créé et que nous préparons un livre trilingue qui raconte l’aventure du projet et le sens d’un lieu comme ce Jardin. L’ouvrage est accompagné d’un livret à destination des collégiens et étudiants.
L’exposition a été créée pour les Journées européennes du Patrimoine et, cette année, la Ville du Port a souhaité l’accueillir. Dans la foulée, une version de l’exposition sera présentée en 2012 au Musée national d’Art du Mozambqiue, à Maputo.
Ce que je souhaite avec la diffusion de cette exposition, c’est montrer le contexte de la création du Jardin et ses arrière-plans humains et historiques. Mais c’est aussi une réflexion, en actes, sur le rapport entre la production des images et une pratique vivante — un lieu public et symbolique —, et une sensibilisation à ce que j’appelle une écologie du regard.

Comment expliquez-vous cette volonté de participer à la culture de la mémoire historique réunionnaise, que vous exprimez depuis votre arrivée de France à La Réunion il y a une vingtaine d’années ?

- J’ai le sentiment, avec le temps, que nous sommes une couche d’identités et que celles-ci forment l’être que nous sommes au présent. On appartient à l’endroit d’où l’on vient, à une généalogie intime et socioculturelle, à un monde aux signes et valeurs de plus en plus mondiales.
Mais nous sommes aussi le fruit du territoire où nous avons choisi de vivre. Pour moi, c’est donc naturel de tenter de comprendre et de traduire avec mon métier le monde lointain et la terre proche, La Réunion, sur laquelle je déploie ma vie, et mon fils Ambroise, la sienne.
Avec mon travail, j’avais déjà beaucoup voyagé avant d’arriver il y a vingt ans à La Réunion. J’avais tout de suite été frappé par la richesse de l’inter-culturalité de cette île, qui me renvoyait à d’autres régions du monde que j’avais rencontrées (l’Europe, l’Afrique, le Sud de la Chine, le Pakistan). Je ne pouvais naturellement que m’inscrire dans ce territoire réunionnais et cette région indianocéane. Je ne l’ai pas intellectualisé, c’était comme une évidence forte.
J’aime notre île et j’ai été particulièrement touché par la part africaine qui est au cœur de l’intimité de l’espace social et culturel de notre pays. C’est cette part et ces liens qui relient La Réunion avec ses sœurs de l’océan Indien et de l’Afrique de l’Est que je tente de mettre en lumière depuis plus d’une dizaine d’années avec ce que j’appelle des “créations ouvertes”.

Avez-vous d’ores et déjà d’autres projets, propositions et souhaits à faire connaître afin de poursuivre cet engagement ?

- Une partie des projets en cours concernent, comme évoqué plus haut, la seconde phase du Jardin, et cela encore pour une année.
En 2012, ce sera le 20ème anniversaire du classement de l’Île du Mozambique au Patrimoine de l’humanité et j’espère que les collectivités à La Réunion contribueront au renforcement et au développement du lieu. Le Jardin est encore fragile et du travail reste à entreprendre pour en assurer sa pérennité, avec notamment les problèmes d’adduction d’eau, le renforcement du mur d’enceinte et la création d’un lieu d’accueil sur le site pour générer un auto-financement du fonctionnement du lieu.
Nos amis mozambicains comme beaucoup de pays d’Afrique ont très peu de moyens matériels et la sortie de la période coloniale marquée par une guerre civile reste difficile. Avec une petite somme allouée annuellement, le Jardin peut vivre et se développer. J’aimerais donc que nos collectivités en soient convaincues. C’est un espace à la fois de méditation personnelle et un vecteur pédagogique, qui exprime aussi en permanence La Réunion. C’est un beau lieu, apaisé, et l’Île du Mozambique est magnifique. Les Réunionnais qui se sont rendus là-bas peuvent en témoigner.
Dans un domaine proche, mon travail de création se développe aussi avec un travail sur le rapport entre "territoire et paysages", en relation avec l’École supérieure des Arts située au Port et le Parc national de La Réunion. Alain Séraphine m’avait accueilli en résidence dans le Centre d’altitude du Dos d’Âne.
La question de la représentation du territoire et de ce qu’on nomme le paysage est un enjeu très important pour notre Île. C’est un sujet sur lequel j’ai commencé à travailler il y a longtemps déjà et qui traverse des questions à la fois esthétiques, culturelles et politiques. Une réflexion citoyenne est à engager sur le sens à donner au développement du territoire réunionnais.
Sous d’autres horizons, il y a aussi la Chine ; c’est une autre histoire longue et passionnante qui, après des années en veille, s’est engagée de nouveau cette année avec les Rencontres d’Arles et le Caochangdi Festival à Pékin, et sur laquelle il y aurait encore beaucoup à dire.
Enfin, j’aimerais créer à La Réunion un jardin ouvert "échos du Jardin de l’Île du Mozambique". L’idée, avec un groupe de dalons artistes et dans l’esprit de ce que nous avions fait avec la cérémonie laïque Service Makwale, est d’ouvrir un espace vivant. Un lieu où, sans oublier le poids et la violence du passé, l’on traduit la force de la vie.
J’ai des échanges avec plusieurs interlocuteurs, et il y a des lieux emblématiques forts qui pourraient accueillir ce jardin. Il faut maintenant une volonté politique et culturelle pour que le projet puisse voir le jour. Le succès des événements liés à la commémoration de la révolte de Saint-Leu montre qu’au fil du temps, grâce au travail des associations, des historiens et des artistes, certains sujets jusqu’alors tabous commencent à s’élever.
Je voudrais aussi informer vos lecteurs que, dans cet esprit d’ouverture, nous organisons avec Nicol M’Couezou de Village Titan Culture et Michel Éthève de la Médiathèque du Port un Atelier Voyage au Mozambique en mars prochain ; il reste encore quelques places. Avec un groupe d’une douzaine de personnes, l’idée est — comme pour les éditions précédentes — d’échanger avec l’autre et d’aller à la rencontre d’une culture vivante et d’une histoire qui lient profondément nos deux pays.


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