Culture et identité

Un « hommage aux victimes de la traite et de l’esclavage pour que l’oubli ne soit plus jamais possible ».

Témoignages.re / 15 novembre 2011

Voici le discours de Madame Huguette Bello, députée-maire de Saint-Paul à l’occasion de la cérémonie du Souvenir organisée le samedi 12 novembre 2011 au côté du cimetière marin dans la Baie de Saint-Paul

« Nous voici réunis pour une cérémonie sans précédent. Il s’agit non seulement, en ce 12 novembre 2011, de rendre hommage à ceux de nos ancêtres qui ont vécu esclaves mais aussi, pour la première fois, de le faire sur le lieu même où ils ont été enterrés. Sur cette bordure de mer où nous sommes réunis, plus de mille personnes - des hommes, des femmes, des enfants- ont été inhumés il y a près de deux siècles. Je vous remercie d’avoir répondu à notre invitation et de contribuer, par votre présence, à une cérémonie que nous avons appelée "cérémonie du Souvenir".

Le système esclavagiste a duré plusieurs siècles. Avec une minutie inouïe, avec une âpreté sans limites, appuyées sur des certitudes aussi inébranlables que folles, a été mis au point un système dans lequel des êtres humains avaient le pouvoir légal de déshumaniser d’autres êtres humains à raison de leur race. Un système où la négation de l’humanité dans l’homme fut méticuleusement organisée, réglementée, codifiée. Un système totalitaire qui était, ne l’oublions pas, au cœur même de l’économie mondiale, un système que prétendait justifier l’intérêt de l’économie mondiale. […]
Le système esclavagiste avait pour lui le droit. Ce droit qui bafouait la dignité humaine, l’intégrité physique et allait jusqu’à profaner la mort, c’était la légalisation du non-droit.

Notre société est issue de l’esclavage. Elle a subi l’idéologie raciste et la catégorisation maniaque des êtres humains qui sera appliquée avec une logique délirante non seulement aux vivants, mais aussi aux morts puisque la perfection du système exigeait que la classification raciale survive au-delà de la mort.
L’article 14 du texte juridique le plus monstrueux de l’Histoire de France prévoit que « Les maîtres seront tenus de faire mettre en terre sainte dans les cimetières destinés à cet effet leurs esclaves baptisés ; et à l’égard de ceux qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés la nuit dans quelque champ du lieu où ils seront décédés. »

Les cimetières étaient ainsi une réplique de l’organisation sociale. Aux ségrégations raciales préconisées par le Code noir, répondaient des ségrégations funéraires de plus en plus strictes. Dans la société coloniale et esclavagiste, la répartition spatiale des morts est, elle aussi, un enjeu codifié.
À la Réunion, les défunts sont répartis en quatre catégories : les Blancs, les libres de couleur, les esclaves baptisés et les esclaves non baptisés, appelés aussi esclaves païens. Ce statut déterminait les lieux d’inhumation. […]

Après l’abolition, c’est l’oubli et le déni qui sont organisés autour de l’esclavage. Supprimer les noms. Effacer les traces. Cet acharnement n’épargnera pas la mort. Les cimetières des esclaves disparaissent. Mais le silence ne dure qu’un temps. L’Histoire resurgit des profondeurs. Et, aujourd’hui, nous nous recueillons devant des dépouilles d’hommes et de femmes morts avant 1848.
La mise à jour de ces sépultures revêt ici un aspect particulier. Non seulement elle est inattendue, mais surtout elle apparaît comme une sorte de désaveu à une deuxième mort programmée. […]
Grâce au travail assidu et constamment renouvelé de générations d’historiens, des pans entiers de notre histoire sont sortis du fénoir.

Avec la découverte de ces sépultures, les plus anciennes que la Réunion n’ait jamais connues, et qui constituent sans doute l’un des plus anciens ensembles funéraires du monde colonial français, c’est un nouveau chapitre qui s’ouvre. […] Cette découverte conforte en nous l’idée de développer les études archéologiques, encore balbutiantes à la Réunion. Nous la confions aux bons soins des spécialistes.

Pour sa part, la municipalité de Saint-Paul souhaite que ce lieu devienne un espace de recueillement où, quels que soient sa tradition spirituelle et ses choix philosophiques, chacun puisse venir méditer.
Ici sera édifié un mémorial. En hommage aux victimes de la traite et de l’esclavage pour que l’oubli ne soit plus jamais possible. Mais aussi, pour que ce souvenir terrible se transmute en nous, en chacun d’entre nous, en la promesse solennelle de réfléchir avec une ferme lucidité au monde que nous devons, que nous désirons construire ».


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