Culture et identité

Un précurseur de la négritude

Jean Price-Mars (1876-1969)

Témoignages.re / 12 juillet 2010

Dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, au Canada, un hommage a été rendu, le mardi 24 février 2009, à Montréal, à Jean Price-Mars. C’était à l’occasion de la réédition de son ouvrage "Ainsi parla l’Oncle", paru chez Mémoire d’encrier. Lors de cette rencontre, les intervenants ont tous souligné l’importance de la réédition de cet ouvrage qui met en valeur une pensée qui « illumine de manière magistrale, les efforts que nos pères ont dû accomplir pour entrer (et nous après eux) dans le cercle interdit de l’humanité » (Maryse Condé). La pensée de Jean Price-Mars, comme nous le verrons dans ce texte, a été une source d’inspiration et d’innovation pour les élites de la diaspora africaine et de l’empire colonial français.

Dans son hommage rendu à Jean Price-Mars à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, en 1956, Léopold. Sédar Senghor, le reconnaît comme un précurseur :

« Me montrant les trésors de la Négritude qu’il avait découverts sur et dans la terre haïtienne, il m’apprenait à découvrir les mêmes valeurs mais vierges et plus fortes, sur et dans la terre d’Afrique. Aujourd’hui, tous les ethnologues et écrivains nègres d’expression française doivent beaucoup à Jean Price-Mars… Singulièrement les écrivains. D’abord les Haïtiens, Roumain, Depestre et les autres, mais aussi les Antillais et les Africains : un Damas, un Césaire, un Niger, un Birago Diop, et surtout moi-même ».

Des études de médecine et de sciences humaines et sociales

Mais qui est au juste Jean Price-Mars ? Jean Price-Mars est né en Haïti, dans la petite ville de la Grande-Rivière du Nord, le 15 octobre 1876. Il est issu d’une famille de notables, d’un père de confession protestante et ancien député et d’une mère catholique. Ainsi, le futur défenseur du Vaudou, vivra durant son enfance dans une ambiance de tolérance religieuse, fréquentant à la fois le temple et l’église. C’est son père en personne qui lui assure ses études primaires en enracinant son enseignement général dans la culture locale. On le retrouve ensuite pour ses études secondaires au Lycée Grégoire du Cap-Haïtien et au lycée Pétion à Port-au-Prince. Ayant obtenu, en 1899, une bourse de son cousin, le président Tirésias Simon Sam (président du 31 mars 1862 au 11 mai 1902), il part étudier la médecine à Paris.

A Paris, il s’intéresse également à l’anthropologie et aux sciences sociales et politiques, tout en fréquentant la Sorbonne, le Collège de France et le musée du Trocadéro. Il n’obtiendra son doctorat en médecine que 22 ans plus tard. Entre-temps il est élu député de sa ville natale et entamait une carrière de diplomate dans diverses capitales : Berlin, Washington, Paris. Il a pu durant ses nombreux séjours en Europe approfondir ses connaissances dans de nombreux domaines, et en particulier sur l’Afrique, tout en se liant avec d’autres intellectuels de la diaspora africaine et des écrivains noirs américains.

En 1917, il est de retour à Port-au-Prince. Il entame alors toute une série de conférences publiques, enseigne l’histoire et la géographie et termine ses études de médecine. Il publie ses premiers ouvrages, "La vocation de l’élite", en 1919, "Ainsi parla l’Oncle" en 1928, "Une étape de l’évolution haïtienne" en 1929 et "Formation ethnique, folklore et culture des peuples haïtiens", en 1939.

Soyons nous-mêmes

"Ainsi parla l’Oncle", son œuvre majeure, est écrit et publié sous l’occupation américaine. Devenue indépendante en 1804, la République d’Haïti connaît depuis l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, le 17 octobre 1806, une évolution douloureuse : division du pays en deux Etats rivaux jusqu’en 1818, suivi d’un siècle de turbulences et d’incertitudes politiques que les Etats-Unis vont exploiter pour occuper le pays de 1915 à 1934.

On assiste alors à un véritable sursaut de fierté du côté haïtien, du moins chez ses intellectuels. « L’occupation américaine, soudain, nous mit face à face avec d’autres problèmes tyranniques et inattendus… il ne s’agissait plus d’enclore l’existence dans des formules artistiques, mais de la figurer de préférence, en termes de destin », écrit Léon Laleu (1892-1979). Et d’ajouter : « Deux solutions, l’une et l’autre urgentes : s’adapter ou résister. La seconde plut à nos vingt ans que n’effrayait pas le risque… » (Robert Cornevin, 1982).

C’est alors le retour aux sources, le retour à l’Afrique, le retour au vaudou et à l’immersion dans la culture haïtienne. A la tête de ce mouvement de résistance, dit « mouvement indigéniste », se trouve le docteur Jean-Price-Mars. « Il fallait s’adosser ou s’accrocher pour tenir le coup… Alors parurent les premiers des essais qui, recueillis, devaient quelque dix ans plus tard former : "Ainsi parla l’Oncle" » (Léon Laleu). Jean Price-Mars plaide pour une nouvelle approche de l’Afrique, du vaudou et du créole, en invitant les Haïtiens, par la réappropriation de leur histoire, à reprendre confiance en eux-mêmes et en l’avenir de leur pays.

Dans ce maître ouvrage, Jean Price-Mars déplore que dans la première République des Noirs de l’Histoire, le mot « Africain » reste « l’apostrophe la plus humiliante qui puisse être adressée à un Haïtien », tout en invitant ses compatriotes à assumer la dimension africaine de leur personnalité. La quasi-totalité des Haïtiens, rappelons-le, sont des descendants noirs issus de la côte ouest-africaine : du Nigeria, du Bénin et du Togo.

Assumons notre héritage

Le vaudou, que la classe dirigeante tenait dans le mépris, est également réhabilité. Jean Price-Mars le présente comme une religion à part entière et une authentique expression du génie populaire haïtien. Le vaudou est défini par l’anthropologue suisse, Alfred Métraux, comme « l’ensemble de croyances et de rites d’origine africaine qui, étroitement mêlée à des pratiques catholiques, constituent la religion de la grande partie de la paysannerie et du prolétariat urbain de la République noire d’Haïti » (R. Cornevin, 1982). Pour l’écrivain haïtien René Depestre, « le vaudou est l’un des éléments constitutifs de l’imaginaire des Haïtiens. Il aura été leur première réponse, de nature mystique, à la traite atlantique et aux grands malheurs de l’esclavage et du fait colonial. (…) Le Vaudou est un psychodrame, un théâtre, un opéra, une école de danse, une chaudière à vapeur érotique, le générateur du réel merveilleux haïtien sous toutes ses formes existentielles ».

La réhabilitation du vaudou faite, le docteur Price-Mars recommande aux écrivains d’aller puiser leur inspiration dans le trésor de légendes et de contes populaires créoles qui nourrissent l’imaginaire du peuple haïtien. Il célèbre également les Haïtiens qui ont marqué l’histoire du pays, tout en dénonçant ce qu’il appelle le « bovarysme culturel » de la classe dirigeante, c’est-à-dire la tendance à mépriser ses propres valeurs, tout en exaltant les valeurs qui viennent de l’extérieur. Les Haïtiens, dit-il, ne sont pas des « Français colorés », mais des hommes nés dans des conditions historiques déterminées et ayant un double héritage, français et africain.

Son combat pour la réhabilitation de l’homme noir et des valeurs ancestrales, le docteur Price-Mars le situe dans le prolongement de la mission assignée à la première République noire du monde dès le XIXe siècle par l’écrivain Hannibal Price (1841-1893) dans son ouvrage, "De la réhabilitation de la race noire par la République d’Haïti". Mission qui consiste à donner à tous les Noirs du Monde, à travers l’exemple d’Haïti, l’accès à l’égalité sociale avec les Blancs. Jean Price-Mars, plus exactement Jean Price Mars, car Price est son deuxième prénom, reçu à la mémoire de l’écrivain Hannibal Price. Ce n’est que plus tard qu’il se fit un nouveau nom en reliant Price, le nom de l’écrivain mulâtre, et Mars, le nom de son père noir. Voilà pour la petite histoire.

Une démarche rationnelle et scientifique

Le combat de Price-Mars, en tant qu’ethnologue, historien et homme de culture, est fortement accompagné et secondé par les écrivains de "La Revue Indigène", fondée en 1922, et plus tard par ceux de la revue "Les Griots", fondée en 1938. Des grands écrivains et poètes, tels que Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Carl Brouard et autres célébrités s’engagent dans la même voie. L’objectif de ce mouvement indigéniste est de valoriser, d’une part, les liens culturels entre Haïti et l’Afrique et, d’autre part, mettre en exergue les mœurs, les traditions et les coutumes du pays, tout en luttant contre les forces de l’occupation. Un courant plus politique de ce mouvement, dit noiriste, qui exalte la "race", va avec François Duvalier (1907-1971) conduire le pays au désastre que nous connaissons. En mettant en cause ce discours noiriste basé sur une définition raciale de la nation, Jean Price-Mars recevra à 91 ans la visite des tontons macoutes.

Le docteur Price-Mars est un scientifique. Sa démarche, toute à la fois rationnelle et rigoureuse, s’exprime sur un mode de distance critique. D’où l’importance accordée à ses travaux en Haïti et ailleurs et son influence sur le mouvement de la négritude en gestation dans le Paris des années 1930 autour de Paulette Nardal (1896-1985) et de "La revue du monde noir" (1931-1932). Lors du Premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris, en 1956, il est élu président à l’unanimité. Il devient, la même année, le premier président de la Société Africaine de culture, organisme lié à l’Unesco. Outre ses titres de Docteur Honoris causa de l’Université de Paris, en 1957 et de Dakar, en 1966, l’Académie Française lui accorde, en 1959, un prix spécial qui distingue l’ensemble de son œuvre. Entre-temps, il avait fondé avec Jacques Roumain, à Port-au-Prince, un Institut d’Ethnologie (1941) en vue de former des ethnologues haïtiens. Cette reconnaissance sur le plan international lui vaut d’être considéré, par certains spécialistes du panafricanisme, comme l’homologue francophone de W.E.B. Du Bois.

Price-Mars est un précurseur dans nombre de domaines, c’est surtout "l’oncle", l’ancêtre, qui a initié une pléiade de penseurs à la fidélité et au respect des cultures négro-africaines, sans les essentialiser et les fossiliser. Une leçon à retenir et un combat à poursuivre

R. Michel


Sources :
Cornevi Robert, Haïti, PUF, Collection Que Sais-je ?, Paris, 1982
Kesteloot Lilyan, Anthologie négro-africaine, Marbour, 1981
Le Point, La pensée noire, Les textes fondamentaux, avril-mai 2009.
Référence électronique :
Lamothe Geneviève, "Haïti : Hommage à Jean Price-Mars", site Alter/Presse, février 2009
Magloire Gérarde, "Biographie", site d’île en île, 25 février 2009,
Sites :
Alliance Haïti ; Montray Kreol ; Moun Forum et Gradhiva.


« Nous n’avons de chance d’être nous-mêmes que si nous ne répudions aucune part de l’héritage ancestral ».

Jean Price-Mars


Kanalreunion.com